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La famille PILLON

La famille PILLON

Cette page est un peu particulière, car elle s'inspire du recueil de souvenirs
d'Albert Pillon, "Ma jeunesse à Giverny". Né en 1931, Albert vécut au village
jusqu'à 25 ans, puis émigra au Québec où il rencontra son épouse. Il faut
sans doute chercher dans ce changement de vie et de continent la
motivation qui l'encouragea à rédiger "Ma jeunesse à Giverny",
au bénéfice de sa descendance canadienne.



En plus de 200 pages, l'auteur évoque de façon vivante la vie de son grand-père berger et de
ses parents, ainsi que ses propres souvenirs des 25 années de sa jeunesse givernoise.
Le quotidien du village défile sur la période 1900-1950. Merci à Albert Pillon pour sa
contribution, sa disponibilité et sa gentillese qui ne s'est jamais démentie
depuis notre première rencontre en mai 2014.

Rédaction et mise en page de Jean-Michel Peers. Extraits de "Ma jeunesse à Giverny".
Dessins de Albert Pillon et archives photos de la famille Pillon.


_______________

Albert François PILLON

La période givernoise de la famille Pillon commence à la fin du 19ème siècle
avec Albert François Pillon et Blanche Aneïde Ledanois.



John Leslie Breck, New Moon, 1889

"La famille Pillon est une famille de bergers. Tout comme les saltimbanques, ils allaient de village en village au gré
des demandes des cultivateurs et ils ont marqué plus particulièrement les villages de Bois-Jérôme et de Giverny."

Ci-dessus, Albert François Pillon et ses moutons, peints par John Leslie Breck en 1889.
Ci-dessous, photographié sur plaque de verre négative vers 1900.



Son troupeau ne comptait pas moins de 500 têtes. Les animaux vendus pour la viande ainsi que la
laine tondue chaque année étaient d'un bon revenu pour la famille. Le grand-père Pillon possédait
de nombreuses petites parcelles sur Giverny et Bois-Jérôme sur lesquelles il installait le
parc à moutons. Certaines parcelles plantées de pommiers donnaient au berger son cidre et
le droit de distiller pour obtenir le calvados qu'on prend tous les matins avec le café.
Ainsi coulait le beau temps, de champs en champs, en mouvance continuelle, des Ajoux
à la plaine du Vexin, en passant par les Bruyères de Cossy ou le Fond des Marettes.


En dehors de l'hiver à la bergerie, le berger passait ses nuits dans une
cabane en bois avec roues et brancards pour être tirée par des chevaux
lors des déplacements de parcelle à parcelle. Cette cabane était munie
de deux fenêtres, d'un couchage et d'un tout petit poêle à bois.

La famille Pillon vivait à l'actuel 103 de la rue Claude Monet. La maison ouvrait au nord,
face à la grande porte cochère de la Ferme de la Côte, que l'on aperçoit à l'avant-plan.
A droite, on reconnait les colombages peints de la ferme Tersinet au hameau.



On retrouve le côté est de leur maison sur la gauche du tableau peint en 1888
par Dawson Dawson Watson, et intitulé Giverny (Coll. Daniel J.Terra)




En 1910, la maison Pillon fut entièrement détruite par un incendie, mais reconstruite aussitôt,
ce qui prouve que le grand-père avait de l'argent pour ce faire. La nouvelle construction
avait une toiture plus basse et la façade fut placée au sud, à l'opposé de ce qu'elle était,
permettant ainsi d'ouvrir la maison sur le quartier du pressoir, face à la maison Guillemard,
la maison Tersinet et sur la voie qui deviendra plus tard la rue Claude Monet.



Le 15 mars 1919, à l'âge de 59 ans, Albert François Pillon décède. Il sera le dernier berger
de la lignée Pillon puisque le troupeau et tout ce qui s'y rapporte sera alors vendu.
Il laisse un fils unique de 19 ans, Albert Adrien Pillon. (photo de l'entête de la page)
Notons que les bergers ne disparurent pas pour autant de Giverny. La famille Boscher-Guillemard
nous a confié un document exceptionnel sur la page La Maison du Maréchal-Ferrant
avec le troupeau de Gaston Boudeville remontant la rue du Colombier
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L'après-guerre

"La vie semble facile dans le Giverny d'après-guerre et les jeunes s'amusent et dansent allègrement.
Les voitures roulent dans les rues et les fils GENS du moulin à farine voisin de la gare, font grand tapage.
L'hôtel Baudy a repris ses activités... la musique et les danses du nouveau monde marquent
les soirées et les dimanches qu'on fête à grand bruit."


Albert Adrien devient apprenti jardinier aux pépinières Féron. C'est l'époque où Giverny voit arriver de nouveaux habitants
en résidence secondaire, notamment Armand Picard , dont la grande maison et le jardin demandent beaucoup d'entretien.
"C'est un défi de taille pour le jeune Pillon qui se découvre une autre passion et devient vite maître dans
l'art de jardiner, de greffer et de tailler les arbres, réputation qui le suivra tout au long de sa vie"


En 1920, Albert Adrien est au service militaire à Villacoublay, près de Paris.



Une fois ses obligations militaires terminées, il retrouve la nature et ses jardins chez Féron.
En 1921, la famille Légé vient passer les vacances d'été à "La Musardière", leur résidence
givernoise qu'il firent construire au début des années 1900, à deux pas de la maison Pillon.
Une jeune alsacienne, Marguerite Barth, les accompagne.



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Albert Adrien et Marguerite PILLON

Albert Adrien et Marguerite se marient le 18 novembre 1922. Il a 22 ans et elle en a 20.
De cette union naîtront Germaine en 1923, Albert (l'auteur) en 1931 et Jean-Jacques, en 1933.
Albert continue comme jardinier aux pépinières Féron et entretient aussi la propriété Picard.
Marguerite crée dans leur maison du pressoir une entreprise d'alimentation,
genre coopérative, qui installe des points de vente dans les villages.


Ce ne fut, hélas, pas un succès. Le commerce ferme en 1926.
___________________

" Le 6 décembre 1926, Claude Monet décède à l'âge de 86 ans et cet événement n'affecte en rien la quiétude des villageois.
Si toute la population l'accompagne à sa mise en terre, c'est un peu par curiosité, pour voir qui sont les amis de Monet.
Mais c'est aussi par tradition parce que tout villageois qui décède est accompagné à sa dernière demeure par tous.
Lui qui adorait les fleurs a cependant refusé qu'il en soit déposé sur sa tombe, une tombe bien modeste qui
d'ailleurs sera même négligée au cours des ans. La disparition de Claude Monet a bien sûr marqué le milieu
de la peinture qui se manifestait surtout dans la capitale, mais comme il vivait retiré derrière ses murs
et enfermé dans ses ateliers, la vie à Giverny n'en a pas été troublée outre mesure.
Ainsi viennent et partent les grands hommes !
"
___________________

La cousine Hélène

î

Le 19 février 1929 décède Hélène Berthe Pillon, née à Giverny en 1879. Fille de Pierre Benjamin
Pillon et de Angeline Thérèse Ledanois, Hélène était célibataire et exerçait le métier de
couturière. L'acte de décès fut établi sur déclaration de son cousin Albert Pillon en
mairie de Giverny, et contresigné par le maire, Alexandre Gens.


Hélène était propriétaire d'une maison contiguë à la ferme Hervieux (côté est),
qui fut léguée à la commune. En guise de reconnaissance, son nom fut donné
à une rue qui part de la rue Blanche Hoschede-Monet, longe les serres
et les plantations de la Fondation Monet pour rejoindre la rue du
Château d'eau et se poursuivre jusqu'au chemin des Mayeux.
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Le krach boursier de 1929

Une période sombre suit le krach boursier. La plupart des gens riches venant à Giverny
sont touchés et leur train de vie doit se réduire. Les pépinières Féron font faillite.
Heureusement, la famille Picard embauche les Pillon. Albert Adrien, que le passage aux
pépinières a formé au métier de paysagiste créera et entretiendra le jardin; Marguerite,
assurera la préparation des repas de fin de semaine et l'entretien de la maison.
Le couple y a travaillé et habité sporadiquement entre 1929 et 1940 (puis
en continu de 1944 à 1946) et fut le témoin privilégié d'un mode de vie
aisé, très "parisien" qui tranchait avec le Giverny de l'époque.

Au jardin, il y avait presque tout à faire. La maison, terminée en partie en 1913,
fut agrandie en 1923, avec plusieurs dépendances. Quant à la cuisine, l'origine
alsacienne de Marguerite cadrait bien avec celle d'Armand Picard, alsacien lui aussi.

Les belles années

La nouvelle vie de la famille commençait sous des auspices favorables. Il y avait du travail,
et qui plus est, dans un cadre agréable, avec des patrons qui, chose rare à l'époque,
considéraient leurs domestiques comme faisant partie de la famille, enfants compris.
... "Mes parents et nous, les enfants, prenions les repas avec Monsieur et Madame Picard et tous
leurs invités. Les instructions d'usage nous avaient été données à nous, les enfants; ainsi nous
avons eu l'avantage et le plaisir d'apprendre ce qu'on appelle les bonnes manières!"





1935 - Entrelacés dans les branches du cèdre pleureur, une essence rare du jardin des Picard
à gauche, Albert-Adrien et Marguerite, à droite, Germaine (12 ans),
assis au centre Jean-Jacques (2 ans) et Albert (3 ans 1/2)



Monsieur et Madame Picard

[Armand Picard] "est un négociant de brevets d’inventions à Paris où il possède deux
appartements Rue St-Lazare. Un lui servant de bureau, l’autre de résidence. Sa femme, d’environ
30 ans plus jeune que lui, rencontrée alors qu’elle était vendeuse chez un fleuriste parisien,
est originaire de Franche Comté. Elle est d’un dynamisme sans pareil et rien ne semble l’effrayer.
Elle est animée par deux passions, une pour les chiens, l’autre pour la conduite automobile.



Le couple possède une voiture de luxe, de marque Hotchkiss, dont le volant à droite caractérise
la majeure partie des automobiles de l’époque. Et puis, forte de l’aisance financière de son mari,
Madame Picard se découvre une autre passion et se lance dans l’élevage de poules rares et autres
gallinacés aux origines lointaines et exotiques. Le but de cette aventure est de présenter ces
oiseaux dans tous les concours possibles et ainsi faire grand état des grands prix obtenus."


Le travail ne manque pas...



l'auteur, à 6 ans (photo d'école, classe de Monsieur Bouquet)

"Mon père entretient le potager situé de l’autre côté de la rue du Milieu ou
poussent tous les légumes, les herbes et les petits fruits que l’on puisse imaginer. En même
temps, il plante un nombre incroyable d’arbres fruitiers, tant dans le potager que sur la partie
ouest de la propriété où sont situés les enclos à poules; il greffe lui-même la plupart de ces
arbres et on retrouve là de nombreuses variétés de cerisiers, pommiers, poiriers, pruniers,
framboisiers et même mûriers. Avec ça, les pelouses sont tondues, les allées en gravier bien
ratissées et les fleurs et rosiers sont partout en abondance, ce qui en fait un parc magnifique..."


L'entretien des poules demande aussi beaucoup de travail; tout d'abord, il faut construire une
multitude d’enclos grillagés, équipés chacun d’une cabane en bois répondant aux conditions
spécifiques d’élevage de toute cette faune. Ensuite, il faut nettoyer les enclos, et,
les veilles de concours, nettoyer les poules, lisser leurs plumes,
bref, les présenter sous le meilleur aspect.

Les poules étaient une telle passion pour Madame Picard que, pour assurer leur protection,
son mari avait obtenu en 1924 de la mairie de faire creuser, à ses frais, un tunnel sous
la voirie pour permettre aux poules de passer d'un terrain à l'autre en toute sécurité!
Voir la page "la maison Picard poule".

"Monsieur Picard travaille à Paris mais revient souvent à Giverny en semaine et surtout pour y
passer le week-end. ll voyage par le train, qu’il prend à Vernon, jusqu’à Paris St-Lazare et sa
femme va le chercher ou le conduire à la gare en voiture. Les samedis et dimanches sont
toujours bien actifs alors que de nombreux visiteurs au profil important viennent rencontrer
Monsieur Picard. Ma mère, dont les compétences de cuisinière ont déjà conquis bien des gens,
se retrouve presque toutes les fins de semaine à préparer les repas pour tout ce beau monde,
aidée par mon père et Germaine. Et quand tout se termine, souvent tard le soir,
la petite famille retrouve la tranquillité dans leur maison du Pressoir."


1936 - SINGER

La situation économique et sociale devenait catastrophique en France.
Toute la société en était affectée, y compris Armand Picard.

"Mes parents étaient exaspérés de ne pas entrevoir l'amélioration de leur situation. Par contre,
le jardin et la chasse fournissaient les victuailles nécéssaires et les lapins de garenne, dont mon
père connaissait les moindres secrets, contribuèrent à ce bien-être alimentaire. Ainsi, la famille
n'a jamais souffert de la faim comme cela accablait la population en général, mais surtout celle
des centres urbains."


Albert Adrien décide d'aller travailler chez Singer, à Bonnières.
Il est embauché au service de l'ébarbage des pièces sortant de fonderie.
Une nouvelle vie commence, bien différente de celle de jardinier chez Picard.
Marguerite commence à travailler à l'auberge du Vieux Moulin, chez Renault.



"De temps à autre, nous allons chez les Picard, ou plus exactement c’est Madame Picard qui vient
nous chercher le dimanche. Il n’y a plus de poules et les concours sont chose du passé. De plus,
Monsieur Picard vieillit et la vie se fait plus tranquille. La présence de mes parents semble les
réconforter et ils souffrent certainement que nous ne restions plus avec eux. Selon l’habitude,
ma mère s’affaire a préparer le repas avec le lièvre que mon père a tué la veille. Madame
Picard, qui ne la quitte pas d’un pas dans la cuisine, ne cesse de parler avec elle. En compagnie
des chiens, nous écoutions ce bavardage mon frére et moi, assis sur une sorte d’estrade dans un
coin de la cuisine. Pendant ce temps, Monsieur Picard et mon père font une promenade dans le
parc, admirant tous les arbres qui ont maintenant bien grandi. Puis ils se retrouvent dans
la salle à manger où ils poursuivent leur conversation. Le repas traîne en longueur et
même si nous avons hâte de sortir de table, nous nous conformons a la règle et
attendons le signe de Monsieur Picard qui, ma foi, ne tarde pas a nous libérer."


1939 - L'année noire - Déclaration de guerre

L'ambiance est lourde au village: les hommes parlent de militaires, d'Allemagne,
d'armées qui ont envahi des pays, mais la vie continue.

" Malgré toutes les rumeurs plus ou moins pessimistes, il est toujours un grand nombre de
visiteurs qui viennent encore à Giverny passer le week-end. Ils font le bonheur des hôtels
et des auberges qui sont nombreux pour un tel petit village de 300 habitants :

Chez Renault, on reçoit des gens plutôt modestes mais pleins de joie de vivre et surtout avides d’en profiter;
L'hôtel Baudy est plus huppé et la clientèle qui se veut bien paraître, fait grand étalage de toilettes en
se pavanant à la terrasse, à l’ombre des tilleuls, ou en s’adonnant au très chic tennis.
Le bureau de tabac (Mazé) avec ses quelques chambres fait la joie de familles qui apprécient
son caractère intime et se délectent de la bonne et copieuse cuisine qu'on y sert.
La Maison Rose est une pension de famille nichée au fond d‘un jardin entouré
d’un très haut mur; il est dit que les gens viennent là en cachette,
ce qui en fait le sujet préféré des mauvaises langues du pays.
Quant à l’Hostellerie qui est à l’autre bout du pays en direction
de Vernon, on y reçoit, paraît-il, une clientèle bien spéciale.

Mis à part chez Renault, où nous allons chercher maman après son travail, c’est l’hôtel Baudy qui
retient toute notre attention. Il y a là beaucoup d’animation et on y voit toujours de nombreuses
voitures, toutes plus rutilantes les unes que les autres, dont certaines sont même découvertes,
avec leurs occupants qui s’en vont gaiement les cheveux au vent."


Un jour, le garde-champêtre colle contre le mur de la maison Guillemard, en face de
la maison Pillon une petite affiche blanche portant deux drapeaux français entrecroisés.


en-tête de l'affiche

Quelques jours plus tard, Albert Adrien rentre un soir à la maison
annonçant que la Société de Tir a été dissoute et que tous le fusils et
toutes les munitions ont été ramassés par les gendarmes.

"LE DIMANCHE APRES-MIDI 3 SEPTEMBRE, toute la famille se rend chez Monsieur Picard.
Nous le trouvons dans la salle à manger assis tout proche d’un poste de radio. C’est un meuble
en hauteur avec un cadran illuminé et une voix d’homme sort de la partie basse ajourée recouverte
d’une toile chamarrée. Cette pièce est naturellement sombre mais ce jour là, le ciel lourd
la rend presque lugubre. Monsieur Picard a chaleureusement reçu les tantes alsaciennes et
converse avec elles, sûrement en alsacien, puisque lui aussi est originaire de cette province.
Sans rien comprendre de ce qui se dit, nous sentons que leurs propos sont sérieux, voire
inquiétants. Tout le monde est assis, comme écrasés par un poids énorme qui rend tout
mouvement pénible, sinon impossible. Soudain, un son semblable à un martèlement sort
du poste de radio. Monsieur Picard tourne un bouton pour en augmenter l’intensité.
D’une voix grave et solennelle, un homme annonce que
"La France vient de déclarer la guerre à l'Allemagne"
.

1940 - Année de toutes le horreurs

Le premiers bombardements arrivent avec le printemps sur Vernon. L'auteur a 9 ans et son père
Albert Adrien en a 40 ans. Il est mobilisé à Evreux, où il monte la garde au terrain d'aviation.
Malgré une infirmité à l'oeuil droit, sa réputation de fin tireur acquise à la société de tir de
Giverny le place au rang d'instructeur d'un groupe de tireurs d'élite.

" Bien que fin causeur dans la vie, mon père n'est pas homme de long discours. Son caractère
contemplatif ne lui fait tenir que des propos clairs, nets et précis, sans emphase ni emportement."

Son caractère s'exprime dans les nombreuses lettres qu'il envoie à sa famille.

Le lundi 10 juin, la famille Pillon rejoint la famille Lansival, leurs voisins de la Ferme de la Côte.
Tous rassemblent leurs affaires sur une charrette bâchée, avec le cheval "Verdun" dans les
brancards et la jument "Margot" en avant. La maison est abandonnée. C'est l'exode
vers le sud: Chateaudun, d'abord, puis Sellette, dans le Loir-et-Cher.
Assez rapidement, le Maréchal Pétain, nouveau chef de l'état ordonne à
tous les réfugiés de regagner leur domicile. Les deux familles rentrent
rapidement à Giverny. La maison a été "visitée", mais rien de grave.
La vie repart, rythmée par les quatre litres de lait quotidiens
des fermes voisines Duboc et Ledanois.

Alors que Vernon est en ruines, Giverny reste un lieu calme. L'usine Singer a réouvert et
Albert Adrien a repris son travail, cette fois-ci avec Germaine, qui a 17 ans.

C'est à Noël, sans père Noël, que la famille réalise combien la vie n'est plus la même.
" A ce moment bien précis, quand nous sommes toute la famille bien au chaud dans la salle à manger
où le poêle MIRUS ronronne sous l’action des bûches qui brûlent à l'intérieur, avec une flamme
vive qu’on voit à travers des petites fenêtres garnies de feuilles de MICA, une fois de plus nous
nous considérons bien gâtés quand beaucoup souffrent déjà douloureusement du manque de tout."


1941 - Première année d'isolement

L'hiver est très rude. Monsieur Lansival fabrique des luges rudimentaires pour les jeunes.
Ils descendent depuis le haut du Grand Val. Jean-Marie Toulgouat, avec sa luge
de montagne haute et effilée glisse plus vite que les autres.

"Si l'occupation allemande n'est pas une réalité dans le village, elle est par contre de toutes
les conversations et personne n'est indifférent à la situation. Les troupes sont quand même de plus
en plus visibles avec de fréquents passages de convois dans nos rues... Ils s'arrêtent rarement dans
le village mais sont en permanence à Vernon où déjà des rumeurs d'arrestations sauvages sont
rapportées. D'ailleurs, Monsieur Evans, Anglais et propriétaire de l'hôtel Baudy de Giverny
a un jour été emmené par une patrouille et n'est jamais revenu au pays. Ce n'est que
plus tard que nous apprendrons son décès suite à des tortures et autres
mauvais traitements subis à la Kommandantur"


Les tickets de rationnement limitent la quantité de produits alimentaires par personne, mais ni le
boulanger, ni l'épicier n'appliqueront ces mesures à la famille Pillon, pas plus que les fermes
Duboc et Ledanois pour le lait. Autosuffisants depuis toujours avec leur jardin et les
lapins sauvages au retour de la chasse, la vie ne change pas, sauf que, par
manque de fusil, les lapins sont attrapés au collet!

L'usine Singer ferme et Albert Adrien est embauché chez Bata à Vernon-Saint-Marcel. Peu
motivé par la ligne de production de chaussures, il retrouve rapidement son vrai métier de
jardinier chez les patrons, ce qui lui convient beaucoup mieux que le travail à l'usine.

Au village, une fois l'école terminée, les garçons profitent des beaux jours pour jouer ou,
comme ici, parader joyeusement dans la rue sur deux magnifiques boeufs. On remarquera le
nouveau panneau Giverny ( lettres noires sur fond jaune) installé par les allemands.


A gauche, Albert Pillon, suivi de Raymond Leroux et Jean-Jacques Pillon.
A droite, André Plat, suivi de Fernand Leroux


L'époque des cerises est aussi un de ces moments privilégiés qui réunit les enfants. Les cerises
blanches chez Ledanois, les cerises jaunes et rouges chez Roch, rue du Colombier, les bigarreaux
rouge sang du potager Picard. C'était un des nombreux arbres fruitiers greffés, taillés et
entretenus par Albert Adrien durant les années trente, lorsqu'il y travaillait.

Le couple couple Picard ne quitte plus Paris, Il y restera pendant toutes les années
d'occupation. C'est Monsieur Colombe, un maçon retraité qui garde leur propriété.
Il se bâtit une maison sur le terrain attenant au potager.

La "Délégation Spéciale"

"La vie suit son cours tranquille sauf que, surprise, en plein mois d’août,
une "Délégation Spéciale" composée de trois personnes vient d’être mise en place
à Giverny, par qui, et pour quoi faire. .. étrange!
Elle comprend donc :
ALBERT SALEROU : Un colonel retraité de l’armée française, né de mère allemande,
qui arbore fièrement le titre d’Officier de la Légion d’Honneur. Ce monsieur réside
maintenant à Giverny à cause de la guerre. Nous connaissons de vue ses enfants et ses
petits-enfants, autrefois de Paris. Tous les jeunes de cette famille sont à l’école avec
nous. Comme leur maison est à l’autre bout du village, à plus de 1 kilomètre de chez
nous, nous ne les fréquentons pas en dehors de l’école et en fait, nous ne les connaîtrons
jamais vraiment. Ce sont des gens qui nous apparaissent hautains et guindés qui, malgré
leur assiduité à la messe dominicale, ne nous sont guère sympathiques.
JEAN MARGANNE : Ce monsieur habite la ferme de la Réserve, située au milieu du
bois du même nom qui délimite le Fond des Marêtes, ce que nous appelons les Bruyères.
C’est un endroit isolé, totalement en dehors du village et toute personne qui l’ignore ne
saurait jamais dire que quelqu'un réside là. D'ailleurs, l’accès à cette propriété ne se fait
que par le côté nord du bois, en direction de Bois-Jérôme. Nous ne connaissons pas ce
monsieur qu’on ne voit jamais au village. Mon père et beaucoup d’autres, tous
chasseurs, ne l’apprécient guère parce qu’il leur a toujours interdit l’accès à son bois
(qu’on appelle le bois à Marganne) sauf pour y tenir de temps en temps une battue pour
le débarrasser des sangliers qui lui occasionnent beaucoup de dommages quand,
sporadiquement, ils deviennent trop nombreux. Ces battues sont aussi à l’avantage des
cultivateurs du village dont les cultures sont elles aussi bien saccagées. Sans ces
chasseurs, ce monsieur du bois aurait bien du mal à se défaire de ces sangliers voraces,
mais voilà, c’est tout ce que nous savons de lui.
ROGER TOULGOUAT : C’est un citoyen bien tranquille que l’on voit très peu dans le
village. Marié à Lily, la fille du peintre américain Théodore E. Butler, il est selon mon
père, un homme de conversation fort agréable. D'ailleurs sa philosophie qui le garde
proche de la nature l’amènera à expérimenter toutes sortes d’aventures, notamment
l’élevage de chèvres, une race à la robe marron clair dont nous hériterons nous-mêmes
d’un rejeton. C’est cela qui plait à papa et c’est toujours en bien qu’il nous en parle.
A cause de son désintéressement pour la vie du village et surtout de sa politique, tout le
monde, et mes parents en tout premier lieu, étaient surpris de le savoir intégré a un tel
organisme. Le fils, Jean-Marie Toulgouat, bien que plus âgé que moi de quelques
années, deviendra plus tard un très bon et très cher copain."


La "Délégation Spéciale" avait pour mission de protéger tout ce qui touchait à Monet,
ce qui fut fait. Ce moment particulier dans un Giverny au quotidien bouleversé par la
guerre est évoqué dans le bel ouvrage de Benoît Cottereau relatant la libération de
Giverny en Août 1944 (page 9, "La Maison de Claude Monet et l'occupation").



___________________

Comme chaque année, le rituel du ramassage des pommes à cidre commence fin octobre. Adolphe Guillemard
est à la manœuvre avec son moulin à écraser les pommes et en extraire le jus. Celui-ci est descendu
à la cave et mis en tonneaux....... jusqu'au 2 février.


Albert Adrien mettant le cidre en bouteilles

C'est en effet la tradition de tirer le cidre le jour de la chandeleur et d'en mettre
une partie en bouteille, l'autre partie étant réservée à la distillation.

L'automne est humide et froid et les cours de catéchisme de Madame Gerbier qui se donnaient à
l'église ont lieu sous les combles chauffés de l'hôtel Baudy que Madame Evans met à disposition.




1942

Les conséquences de la guerre se font plus visibles: réquisitions des chevaux, rationnement
des aliments, marché noir, distribution de biscuits vitaminés et de lait dans les écoles pour
compenser les carences alimentaires. Malgré le manque de café, remplacé par de l'orge grillé,
ou la farine, remplacée par le blé écrasé dans le moulin à café, l'autosuffisance à Giverny
était presque totale. Par contre la rareté des chaussures affecte tout le monde. On se débrouille
en bricolant des semelles dans de vieux pneus de voiture ou en façonnant des semelles en bois
fin, avec des fentes rapprochées pour leur donner de la souplesse. Chez les voisins Guillemard,
Adolphe a près de 40 ans. C'est un bricoleur de génie qui donne au jeune Albert, 11 ans, le goût
du bricolage. Cette année-là, Adolphe épouse Renée Boudeville, qui travaillait à la ferme Ledanois.
A peine plus âgée que Germaine, Renée était pour Albert comme une seconde grande soeur.
C'est dire si, une fois installée avec Adolphe en face de la maison, Albert y passait du temps.
Ce n'était pas toujours du goût de Marguerite, car, à la maison aussi, il y avait à faire...

Les allemands, avec une armée éparpillée sur toute l'Europe et en Afrique du Nord réquisitionnent
la production agricole à tout va. Pour les givernois, il y a le jardin, bien sûr, mais aussi la pose
de nasses dans l'Epte, relevées le lendemain remplies à ras bord d'ablettes qui remontent la
rivière pour frayer. Avec un peu de chance, les nasses du Petit Rû permettent aussi d'attraper
des brochets de bonne taille. Mais, le lapin reste la valeur sûre pour se procurer de la viande.

" Les lapins de garenne sont toujours bien présents. En plus de ceux attrapés au collet tendus le soir
par papa et que nous allons chercher le matin, c’est une véritable expédition qui est organisée chaque
dimanche. Avec papa, André Gillot, son copain Tranquille Marinello et bien d’autres du village,
nous partons tous à l’exploration des terriers et nous emmenons le furet que nous élevons avec
grand soin dans une cage sous le hangar. Chacun apporte le sien ainsi que son lot de "poches",
ces filets à coulisse que nous étendons sur chaque trou du réseau de terrier des lapins."




La Défense Civile oblige tous les hommes du village à rejoindre le corps de pompiers. Rassemblement
dans la cour d'école, distribution des uniformes et des casques de pompiers, puis exercice avec la
pompe à incendie au bord du ru. L'auteur, avec quelques jeunes, a suivi ces "manoeuvres", dont
il garde un souvenir amusé tant l'improvisation était grande et le matériel inadéquat...
jusqu'au jour où un feu de cheminée se déclara chez Pillon. Personne n'alla chercher
la pompe à incendie. Malgré les flammes sortant du toit, il a suffi de tirer de l'eau
à la pompe, de mouiller des sacs de jute et de les enfiler dans la cheminée.

A suivre...













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