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Henri Sarthou
Photo "Alpinisme"

Henri Sarthou

Henri Sarthou

par Robert OLLIVIER

Son nom est intimement lié à mes débuts en montagne. Je dis bien son nom, car l'homme je ne le connus que plus tard, après avoir entendu, à maintes reprises, de la bouche de son ami Cazalet, des récits fantastiques dans lesquels il apparaissait comme un héros d'épopée, une sorte de demi-dieu. Cazalet avait pour lui, pour sa force physique, son audace et son courage, une admiration sans borne. Et bien des soirées dans les cabanes d'Ansabe, de Lhey, d'Arrémoulit ou de Piedra-Fitta, dans la fumée du feu de bois, s'écoulèrent sous le signe d'exploits extraordinaires. François n'était pas très bavard, mais sur ce sujet, il ne tarissait jamais. J'avais vingt ans alors - et il y a vingt ans de cela - et je n'avais encore jamais vu Sarthou.
Mais je connaissais l'Aiguille Nord d'Ansabère, la muraille de Pombie, le Capéran de Sesques et les tuyaux d'orgue des falaises de l'Oueillarisse. En haletant sur le surplomb bardé d'énormes barres de fer de l'Aiguille Nord, dont la conquête fut sanglante, j'avais mesuré l'audace et la force de celui qui, avec Marcel Cames, avait muselé définitivement les rochers vainqueurs de Calame et de Carrive. Sur le Capéran vertical, j'avais considéré d'un œil ahuri, la variante Sarthou, que personne ne refit jamais. Du refuge de Pombie, j'avais regardé avec effroi la muraille rougeâtre et repoussante, que cet esprit intrépide avait conçu de gravir, déjà à cette époque. Et j'étais tout prêt, comme François, à nimber d'une auréole de légende cette figure inconnue.
Quand on se fait d'un homme une telle image, la réalité se révèle souvent décevante. Je ne fus point déçu. Un jour, à Pau, sur le boulevard des Pyrénées, Cazalet, qui marchait près de moi, s'arrêta net : "…. Sarthou ! - s'écria-t-il, faisant précéder le nom d'un juron que je n'ose transcrire et qui exprimait son étonnement et sa joie. - D'où viens-tu ainsi ? - De Chamonix. - Tu es parti quand ? - Ce matin, en moto". Carrure d'athlète, cheveux blonds en brosse, des yeux noirs brillants d'intelligence et de vie, pas la moindre trace de fatigue après mille kilomètres de route, le personnage se confondait exactement avec l'image née dans mon esprit. Quant au caractère, je reconnus plus tard qu'il cadrait admirablement avec l'image.
A ce caractère, je ne connais rien d'analogue dans le monde des montagnards. Enumérer les courses, les exploits qui s'ajoutèrent nombreux, pendant vingt ans encore, à ceux que m'avait contés Cazalet, cela me paraît un peu vain et pas du tout conforme à l'esprit de l'homme. Aucun grimpeur ne se souciait aussi peu que lui de la valeur sportive des ascensions qu'il accomplissait, de la célébrité d'une paroi ou de la gloire qui pouvait s'attacher à ses conquérants. Il attaquait une montagne parce qu'elle pouvait satisfaire son besoin immense d'action et de lutte, parce qu'elle lui dispensait des beautés auxquelles il était fort sensible, parce qu'il aimait mettre à l'épreuve sa force et son adresse, parce qu'il était heureux de vaincre les rochers, le vide et la fatigue.
Cette montagne représentait le cadre normal de son style de vie, son terrain de jeu royal, son domaine dont il prenait possession avec une joie puissante et le plus souvent solitaire. C'était un Guido Lammer encore plus farouche que l'original, car il n'éprouva jamais le besoin d'exprimer aux autres, par la parole ou par l'écrit, l'histoire de ses états d'âme. Une expression peut-être banale, mais juste, semble-t-il, surgit en moi à son propos : "Une force de la nature".
Une force humaine cependant, et non brutale, comme pourraient le faire croire les lignes qui précèdent. Certes, il n'aimait pas les clubs, les groupements ; il fuyait volontiers tout ce qui ressemblait à une collective. Il était tout de même membre de C.A.F., du G.H.M., et du G.P.H.M., par solidarité alpine, en bon camarade aussi, et toujours serviable ; ce farouche indépendant révélait, à qui le connaissait bien, un cœur plein de bonté. Il eut des amis fidèles, mais ses meilleurs compagnons de montagne furent certainement sa femme (Pilette) et surtout ses fils. Il avait le culte de la famille, comme il avait le culte de la nature. Bien qu'il n'en ait, peut-être, pas eu conscience, il n'était pas dépourvu d'esprit religieux, mais sa religion, je crois, était foncièrement panthéiste. Une veille de Noël, comme je demandais à ce commandant des Eaux et Forêts s'il ne pourrait me procurer un sapin pour mes enfants : " Bien sûr, tu l'auras, s'écria-t-il. L'arbre de Noël des petits, c'est sacré !".

Noël approche ; Sarthou ne descendra pas de la montagne, cette année, l'arbre des petits. Il ne le descendra plus jamais. Pourquoi, Sarthou, parmi tous les courages que tu possédais, n'as-tu pas eu celui de renoncer à certaines régions de notre grand domaine, à celles qui sont trop verticales, trop sauvagement bombardées, trop mortelles, toi qui avais, chaque année, le devoir sacré de descendre de la montagne l'arbre de Noël de tes petits. Guido Lammer lui-même, cet extrêmiste de l'alpinisme, s'écria un jour, devant une paroi dont les dangers objectifs s'avéraient particulièrement redoutables : " Le visage de mes enfants m'apparut, et je renonçai". Face à la muraille sud-est des Ecrins, où des conditions très défavorables avaient déclenché un extraordinaire tir de barrage, Sarthou n'a pas renoncé.

De sa conception très personnelle de la montagne, de son amour extrême de la liberté d'action, et, disons-le également, de son goût prononcé pour la libre fantaisie, il résulte que les énormes possibilités de cette "force de la nature" sont demeurées en partie inexploitées. S'il avait eu le désir précis d'affirmer sa valeur et de conquérir les dernières grandes parois vierges, s'il avait eu le goût de l'étude des grands problèmes alpins et s'il avait consenti à s'imposer la discipline nécessaire, il aurait atteint et peut-être dépassé la notoriété des plus grands alpinistes de ce temps. En vingt-cinq ans de montagne, dont douze en qualité de professionnel, j'ai tout de même connu un certain nombre d'hommes d'une force et d'une résistance au-dessus de la moyenne. J'en ai vu fort peu qui eussent pu égaler Sarthou dans la force de l'âge. Mais, préparer une ascension, comme un général d'armée prépare une offensive, ne convenait pas du tout au tempérament de notre homme. Il fonçait droit devant lui sans souci ni préoccupation, avec l'intrépidité sereine du sanglier qui charge. Nous l'avions d'ailleurs ainsi surnommé. Il était loin, cependant, d'être incapable d'ordre et de méthode et il était fort intelligent. Il aimait la discipline dans la vie courante. Mais la montagne était pour lui le terrain d'évasion par excellence. Sur ce terrain, il abandonnait toute contrainte.

Son palmarès n'est donc pas celui du très grand conquérant alpin qu'il aurait pu être, s'il avait eu un caractère plus sociable, moins indifférent à ce que faisaient et pensaient les autres, moins passionné de liberté absolue. Mais, comme disait Brulle, à défaut d'exploits qui confèrent la renommée, la carrière alpine de Sarthou représente pas mal de bon sport et des performances qui ne tomberont jamais à la portée de la foule : Balaïtous et Ossau dans la journée (en partant du val de Broussette ! ndlr), Mont Perdu et Vignemale dans la journée (depuis Gavarnie), le Pic d'Ossau gravi tous les mois de l'année, et toujours seul, 6 pics de 4000 en quatre jours, à ski, en Oberland, telles sont les entreprises caractéristiques de Sarthou. Au hasard de mes souvenirs, je citerais la première ascension du couloir d'avalanche du Col de la Brenva avec Frendo et Roch, une tentative dramatique à la face nord des Drus, avec Mailly, pendant laquelle l'adversaire fut la tempête beaucoup plus que la paroi ; la première traversée hivernale, le 12 février 1939, de l'arête de Costérillou, en compagnie de Cazalet et de Mailly ; la face nord de la Pique-Longue du Vignemale, seul, en moins de 3h30 ; de nombreuses classiques (qui l'étaient moins à l'époque), comme la traversée des Aiguilles du Diable, la traversée Aiguille Verte-Aiguille du jardin. J'en oublie beaucoup, mais peu importe…

Aux premières images du héros légendaire de mes premières années de montagne, images évoquées au cours de veillées d'armes par la voix enthousiaste de Cazalet, viennent se superposer, dans ma mémoire, à vingt ans de distance, les dernières visions du montagnard que tu étais, Sarthou. Je les garde en moi, tout aussi vivantes les unes que les autres. Et les dernières que j'ai vécues s'identifient exactement aux premières, issues pourtant de récits épiques. Mon héros est resté, tout au long de sa carrière et de la mienne, non seulement égal à lui-même, mais encore, exemple unique, égal à sa légende.

Robert Ollivier - Alpinisme n° 99, Printemps 1952

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