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Sud-nord en Bosnie (Bosnie-Herzégovine)





Sud-nord en Bosnie

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Počitelj

Elle était une forteresse magyare, au cas où s'aventurerait ici l'ambition ottomane. Ce fut le cas en 1471, et le lieu fut pris. Cette hégémonie se poursuivit jusqu'en 1888 et l'architecture l'a mémorisée. La petite faction de la bourgade observe aujourd'hui pacifiquement la Neretva. Toutes les constructions sont en pierre, légèrement grise, à l'identique des rocs qui font saillie aux alentours. Il y avait jadis bien plus d'habitations. Les conflits armés en ont effacé un certain nombre. Une porte voûtée est l'accueil en la bourgade.

[...] Počitelj est la «ville de pierre», de l'appellation que lui a laissée Ivo Andrić, un ancien prix Nobel de littérature. De dimension toutefois modeste, elle s'étage sur toute la colline bordière de la Neretva. L'éperon rocheux domine, fixant la dissuasion du bastion, armé de la forte tour Gavranpetrović. Celle-ci possède le nom d'un ancien administrateur de la petite cité. Haute et octogonale, si massive qu'elle était elle-même une forteresse en plus de sa fonction de faction. Serpent crénelé, la muraille court encore sur cette colline. Cette cuirasse veille hardiment depuis le relief. Et puis, elle fait un coude et plonge entourer quelques habitations, poster une autre tour, filiforme. Les toits de larges lauzes forment une belle unité de tons, à peine rompue par un ou deux pans de tuiles oranges. Le hammam hérisse les mamelons de ses cinq coupoles, modelé souple. Hammam et auberge fonctionnèrent jusqu'à l'orée du 20e siècle. Il y avait aussi une gastronomie plus modeste prodiguée par une cuisine publique. Ce jour, je vendeur du stand touristique est bien digne, sous son couvre-chef traditionnel.

Mostar, serrée autour d'un pont reconstruit

Devant nous, quelques bâtiments sont des squelettes gris ; ils affichent encore des fenêtres de regard vide, la face criblée d'impacts. Mostar nous prévient immédiatement : son histoire est lourde et ces séquelles sont une mémoire. Plus loin, d'autres constructions ont repris vie, mais le résultat de la mitraille n'a pas été ravalé. Mais c'est toujours la magie de l'émeraude qu'avance la Neretva, encore de rive sauvage, au cśur même de la ville. Les villas sont revenues de la guerre, juchées sur les rochers bordiers, des rochers où s'épanouissent les bosquets de verdure. Par quartier, les minarets étirent leur foi, escalade longiligne et céleste.

[...] Voici enfin la belle échine courbée de Stari Most. Le galbe de son arche est d'une pureté rare, tel un vol pétrifié, qui vient se percher si haut au-dessus de la rivière. Deux tours l'encadrent, Halebjia à l'ouest et Tara à l'est ; elles en complètent l'esthétique et furent décidées après l'édification de l'ouvrage d'art. Foulons-le avec respect, heureux de sa renaissance ! C'est qu'il cristallise la foule et provoque les photos en multitude. Mais le peuple est aussi amassé là pour une autre admiration. Et on lui quémande quelque argent. Après quoi, récompense déjà en poche, de hardis gaillards s'élancent au vide du parapet et s'en vont avec style fracasser et déranger le flot de la Neretva. Quelques plongeons téméraires uniquement, la hauteur est conséquente.

Nous gagnons une terrasse naturelle, repérée sur les bords de la Neretva. C'est l'occasion d'une pause, au spectacle intermittent des plongeurs, au spectacle permanent du pont. Le candidat est debout sur le parapet. Une impulsion et il replie ses jambes, les bras en croix. Vol bref : rapidement, il inverse son corps, tête la première et les bras comme une flèche. Il fend la claque de l'eau, c'est déjà terminé. Il émerge sur la rive, à quelques mètres de notre observatoire. Nous voulons aussi approcher de l'emblème de la ville, à le toucher ; quelques pas hésitants sous une cascade et nous y serons presque. La vue est alors insolite, pratiquement par-dessous. Pas plus avant : tout devient abrupt et glissant.

[...] Mostar paisible nous a déployé une carte postale aimable. Mais sous ce vernis propret, subsiste une administration double concernant les services municipaux, la poste, le système éducatif. Et les clubs de foot sont fortement ethnicisés. L'est de la ville est toujours fief bosniaque, l'ouest rassemble les Croates. La principale artère de la cité, le «Bulevar», demeure une frontière, encore à un certain look meurtri. Pas un magasin en vue, si ce n'est une station essence, les rares passants ne s'attardent pas. Ils n'ont rien à y faire et craignent les groupes de jeunes désśuvrés, qui squattent les bâtiments jamais reconstruits. D'un côté, un campanile de trente mètres, accolé au couvent franciscain, domine le centre-ville. Et sur le mont Hum, où étaient positionnées les pièces d'artillerie de l'armée croate ayant pilonné le Vieux Pont, une gigantesque croix toise la vallée. De l'autre, les minarets se sont multipliés. Manière pour chaque communauté d'inféoder une partie de la ville. Le Gymnasium est le seul endroit de mixité des communautés. Il est sans doute porteur d'espoir. Mais dès la sortie des cours, chacun se réfugie en son territoire. Alors, l'écrivain Veselin Gattalo a la plume triste : « Mostar reste la dernière ville multiethnique d'Herzégovine - dans le sud du pays - justement parce qu'elle est divisée. Et le Bulevar, avec ses habitations encore en ruines, est notre zone grise ».

Le visiteur d'un jour, la division, il ne peut pas la voir.

Souvenirs sombres, Sarajevo

De hauts sommets impriment des reliquats de neige : nous poursuivons vers le nord-est, vers la capitale, Sarajevo, désormais proche. C'est en fin de journée qu'elle nous accueille, nous ne ferons que traverser, à l'heure où s'entassent les voitures au retour de la journée de travail. Les voies périphériques sont lentes, presque à l'arrêt. Nous n'avons pas vraiment pu être maîtres de l'horaire et nous voici englués au flot. Direction Zenica, si possible.

Sarajevo. Il y eut ici des Jeux Olympiques. C'était en 1984. Et puis chaque autre fois que j'ai entendu parlé de la ville, ce fut aux tristes annonces de chaos historiques. Le périphérique se resserre, une certaine laideur s'empare des immeubles à l'habitat massif ; la circulation s'engorge encore à proximité des feux tricolores : le temps s'arrête.

Le temps s'arrête : Gavrilo Princip ne peut plus supporter la pauvreté de son pays et l'annexion ridicule à l'empire austro-hongrois en 1908 ; il lui faut un geste marquant pour expurger sa peine. Il est à Sarajevo en cet été 1914, vindicatif, accompagné de cinq de ses camarades de classe. Ils se sont postés le long du quai Appel. C'est le jour de la visite diplomatique de l'archiduc héritier d'Autriche-Hongrie, François-Ferdinand et de son épouse, la princesse Sophie. Le convoi emprunte le quai. Mais plusieurs compagnons de Gavrilo n'ont pas le courage de statuer sur ce symbole de l'occupation qui passe sous leurs yeux. Seul l'un d'entre eux lance néanmoins sa grenade à main, blessant un peu aux alentours, mais n'atteignant pas son but. L'incident était semble-t-il clos. François-Ferdinand, n'avait-il pas eut une pensée prémonitoire lorsqu'il avait déclaré à son épouse :
- Tu vas voir, ils vont nous accueillir avec des bombes.
A l'hôtel de ville, François-Ferdinand fulmine devant le papier de son discours maculé de sang. Ambiance lourde. Compatissante des événements, Sophie propose à l'issue de visiter les blessés à l'hôpital. C'est un hasard complet qui remet alors Gavrilo en contact avec son destin. Le chauffeur de la voiture du couple héritier se fourvoie sur l'itinéraire et s'immobilise un instant, quasiment sous les yeux de Gavrilo qui, montant sur le marchepied du véhicule, passe rapidement et très nerveusement à l'acte. Une balle atteint le prince à une artère, une seconde a une ligne plus hasardeuse avant de toucher la princesse. L'avenir de Vienne venait de changer brutalement. Dans le contexte nationaliste de l'Europe de cette époque, ainsi que par le jeu inextricable des alliances entre nations, il n'en fallut pas plus pour que s'embrasent les consciences. L'Histoire s'emballa alors durant quatre longues années, massacra aux champs de feu près de vingt millions de personnes ! Bien évidemment, Gavrilo Princip ne pensait qu'à sa Bosnie-Herzégovine… Son âge le sauva de la condamnation à mort. Il fut néanmoins invité à croupir dans les geôles de la Petite Forteresse de Theresienstadt, afin qu'il y trépasse éventuellement. Ce qui fut le cas.

Bienvenue à Sarajevo ! C'est l'enclenchement, à nouveau.

Fin février 1992, le référendum entérine à une forte majorité l'indépendance de la Bosnie, volonté exprimée de se soustraire à la fédération yougoslave. Mais les Serbes du pays ont largement boycotté le scrutin. Il leur traîne en tête des idées de Grande Serbie. Alors, ce peuplement confiné principalement en enclaves fait sécession, crée la Republika Sprska, avec gouvernement et parlement. Armé, il finit par envahir soixante-dix pour cent du territoire bosnien. [...] Les premiers bombardements des forces serbes frappent la ville le 6 avril 1992, le lendemain de la déclaration d'indépendance. A la fin d'avril 1992, les pièces d'artilleries des Serbes sont postées sur les collines ceinturant la ville, désormais recluse à la dangeureuse stagnation du siège. Cela s'était apprêté secrètement, depuis quelques mois. Car la ville doit tomber et devenir la future capitale de la fraction serbe. Plus au sud, les Croates expatriés procèdent de manière à peu près identique, visant Mostar pour capitale. La Bosnie indépendante n'a plus alors d'autre choix que de mobiliser une armée qui est principalement musulmane. L'instinct de destruction arrive, porté par des paysans armés qui découvrent la ville. Sarajevo est soumise à un blocus complet. Les convois de nourriture et de médicaments sont bloqués sur les routes, l'eau et l'électricité coupés.

Malheur ! Les combats se bloquent rapidement autour de Sarajevo et le siège va s'éterniser durant deux longues années. Les Serbes sont numériquement inférieurs n'ont pas assez de munitions pour terminer l'ouvrage, tandis que les Bosniaques ne sont pas assez puissant pour se libérer. Par conséquent, au lieu de tenter de prendre la ville, ils la bombardent en continu pour l'affaiblir, sans quitter les collines.

[...] A Sarajevo, des tireurs isolés hantent la ville, à tel point que « Pazite, Snajper ! » - Prenez garde, tireur isolé ! - est devenu un avertissement courant. Afin de contourner le blocus, l'aéroport de Sarajevo est rouvert par l'ONU au transport aérien en juin 1992. La survie en est désormais dépendante. Elle s'effectue notamment par un tunnel devenu célèbre.

Conséquemment le pays se vide de la plupart des musulmans et des Croates de Bosnie. Ce sont près de deux millions de personnes à la fin de 1992, dont plus du quart vient affluer vers Europe de l'Ouest. Pourtant Sarajevo résiste toujours… même si pour les Serbes, elle n'existe plus désormais. En 1995, les forces internationales se retournent fermement contre les attaquants suite à la prise en otages de plusieurs centaines d'observateurs de l'ONU. Les forces serbes pillent aussi un point de collecte d'armes des Nations unies, ce qui entraîne la décision de l'OTAN d'autoriser le bombardement aérien des dépôts de munitions serbes. Les combats se poursuivent, mais les Serbes perdent progressivement du terrain. En ville, le chauffage, l'électricité et l'eau peuvent être rétabli. Et puis, la route de l'aéroport finit par se taire ; elle n'est plus l'«Allée des Snipers». Le gouvernement de la république de Bosnie-Herzégovine déclare officiellement la fin du siège de Sarajevo le29 février 1996.

Sarajevo était un modèle de relations inter-ethniques, mais les événements ont engendré des bouleversements considérables. Le pourcentage de Serbes dans la population totale de Sarajevo a fortement chuté. La société cosmopolite et harmonieuse de Sarajevo a fondu. Il y avait avant 1991 une moitié de musulman, un tiers de Serbes et l'on se mariait joyeusement entre communautés. Trois ans et demi de guerre plus tard, il n'en subsiste plus rien. Ici s'est déroulait le prolongement du conflit en Croatie, plus long, tuant pour deux cent mille, reléguant sans abri un nombre identique. Funeste bilan. Ainsi, la Sarajevo que nous devinons depuis ses voies périphériques a égaré son âme. A l'heure d'aujourd'hui, il ne reste plus grand monde qui a connu le siège. Il se dit même que les gens normaux sont partis et que les enfants qui grandissent seront plus fanatiques que ceux qui ont connu la guerre. Et depuis ces terribles années, c'est tout le pays qui semble vivre en léthargie.

Entre temps, nous en finissons avec le blocus de la route. Voici encore des quartiers complets pointés d'immeubles : la fin des guerres reconstruit vite, dans la nécessité de l'urgence, et il n'est de place pour l'esthétique. Heureusement, le regard peut s'évader sur les hautes courbes du mont Trebevic. Sur les collines avoisinnantes, on a bâti la résidence modeste de villas minuscules. On a bâti quasiment le même modèle, à profusion. Ce sont les tons pastels des façades qui rompent quelque peu la monotonie. Sarajevo nous libère de son dernier feu passé au vert. L'autoroute nouvelle vient raccourcir le temps, quelques kilomètres durant. Géographiquement, nous avons perdu les mosquées, cette Bosnie plus septentrionale a foi majoritairement en la croix. La route récupère rapidement sa double file, imprime le rythme ralenti des nombreux camions. Le temps encore s'allonge. La voiture nous précédant a trouvé le créneau de la ligne droite ; elle déboîte pour doubler ce gros camions, qui lui-même s'écarte au dépassement d'un véhicule collègue. Il n'est que le brusque coup de frein pour le salut et la colère du klaxon. Las, le camion n'en a cure, chevalier puissant qui poursuit sa manœuvre sans sourciller. Ayant nettement ralenti, nous observons la scène, impuissants et quelques peu attérés. Comme si la faux de l'accident venait de siffler dans l'air. Prudence donc, la conduite bosnienne peut s'avérer tranchante.

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©Christian Girault, tous droits réservés
Bosnie-Herzégovine 2011
Bosnie-Herzégovine 2011
Les textes sont extraits du chapitre 4 de "Eclats balkaniques"
Les textes sont extraits du chapitre 4 de "Eclats balkaniques"