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Poème lointain Neruda (Chili)





Poème lointain Neruda

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La fenêtre aérienne

Une aile en prise sur des glaciers d'albâtre.
L'autre surfant sur de pacifiques écumes.
11:00 environ.
Un point de piste proche de Santiago.

Une aile en prise sur de pacifiques glaciers.
L'autre surfant sur des écumes d'albâtre.
18:00 environ.
Un point de piste proche de Temuco ;
Un autre proche de Valdivia.

Fútbol

Le football (fútbol) est la furie du Chili,
Qu'incarne parfaitement de nos jours la rage d'Ivan Zamorano,
Le talent de Marcelo Salas.

Valeureux, il l'était lors de ses attaques passées ;
Valeureux, il l'est dans son actuelle domination.
Colo-Colo, guerrier mapuche,
Colo-Colo, club de football éternel du Chili.
Colo-Colo sempiternel ;
Colo-Colo qui agace ;
Colo-Colo que l'on aimerait voir perdre ;
Colo-Colo qui s'impose encore en 98.

Ivan Zamorano est fier, il est le capitaine de la «nacionale».
National, son cœur s'emballe pour la passion de l'hymne :
Il a la «garra».
Son copain Ronaldo lui donne l'accolade,
Collègue de club, de buts, de salaire.
Et puis les hostilités, à la sud-américaine.
Ivan voudrait tant gagner, mais c'est impossible :
En face c'est la samba.
Pour mater ces généreux taureaux,
Il faut s'appeler Brésil et tournoyer sans relâche autour de leur inébranlable volonté
(Huitième de finale de la coupe du monde 98 - Paris).

Il y a mieux à faire dans les stades
Que de parquer le peuple pour exhaler ses souffrances.

Jazz

ça swingue dans la carlingue de Lan Chile.
L'escale de Temuco nous révèle la présence interne
D'un joyeux jazz-band en provenance directe de Chicago.
L'humeur galèje et rit sans cesse.
Les flashs crépitent le souvenir de cette rencontre impromptue.

Thérèse et moi sommes compagnons de siège du pianiste.
Quelques Chiliennes copinent avec les musiciens,
Appliquent force latinité dans leur admiration de groupie.
Les accoudoirs s'improvisent des destins de batterie.

Ils viennent se produire pour de petits festivals locaux :
Ils seront à Valdivia, nous serons à Pucón ;
Ils seront à Temuco, nous serons à Osorno ;
Ils seront à Concepción, nous serons à Petrohué ;
Ils seront plus au nord, nous serons plus au sud.
Des regrets dans nos mélodies.

De la fête également, le personnel de bord.
Les hôtesses, sourires coquins, plaisantent, plaisantes.

Euh… pris par l'ambiance,
L'appareil faillit oublier de faire le saut de puce Temuco-Valdivia !

S'il existe encore un peuple Mapuche…

Ils sont descendus sur terre
Lorsque la grande couleuvre Cai-Cai en eu terminé
De ses démêlés aqueux avec la couleuvre des collines Tren-Tren.
Ils sont les Gens de la Terre.

1912.
Les «reduciones» ;
L'existence fantôme.

Il est arrivé au rang de lonko, chef moral ayant acquis un certain prestige :
- Sagesse,
- Prudence,
- Eloquence,
- Courage,
- Richesse.
Il présidera les prières publiques aux esprits,
Sera le gardien des «Mamulches», les poteaux de bois taillés à l'effigie des ancêtres.

Allons taquiner l'Espagnol barbu :
Elisons un toki, un chef de guerre.
« Le sang touche un couloir de quartz.
La pierre grandit où tombe la goutte.
Et Lautaro naît de la terre. » (Pablo Neruda)

Lautaro a la jeunesse pour lui.
Il est palefrenier chez des Espagnols encomenderos.
Et vite il apprend.
Evasion.
Vol des chevaux.
Organisés, les Indiens attaquent, devenus cavaliers.
Ces vagues mapuches ont la persistance des flux océans.
« Nous ne sommes pas faciles à conquérir,
Car notre autorité ne se réduit pas sous la coupe d'un roi ».
La colonie vacille, se replie derrière «la Frontière»,
La rivière Bio-Bio,
Celle-là même qui établit une paix de principe en 1641.

Lautaro offre encore de nos jours, par son nom,
Un courage posthume à une activité terroriste issue du peuple.

Soixante-trois lonkos pour exprimer la dignité,
Mais la nouvelle nation chilienne s'en émeut peu :
« L'Araucan d'aujourd'hui est tellement limité, rusé, féroce et lâche, et en même temps ingrat et vindicatif. Il vit, mange et boit de l'alcool avec excès. Les Mapuches n'ont rien su imiter, ni inventer, à l'exception de l'art de la cavalerie ce qui a paradoxalement favorisé et développé leurs habitudes sauvages. » (El Mercurio, 24 mai 1859)
Suivant les conquistadores,
Les «Huincas», les Chiliens blancs font œuvre de «pacification».
Trois vagues successives : 1862 - 1867 - 1881.
La propriété chilienne de toutes les terres australes est effective, c'est la loi.
Les colons exultent, les Mapuches deviennent les gens des petites terres.

Elle est interface entre les mondes naturels et surnaturels.
Plastron d'argent, grande épingle, bandeau frontal de pièces de monnaie.
La machi dispense astronomie, savoir de la vie animale,
Bienfaits des plantes médicinales.
Elle atteint les couches supérieures de l'univers,
Gravissant les échelons de l'échelle sacrée.
La communication est musique :
Le kultrun a les motifs sonores,
Quatre mondes, corps célestes.
Il est messager.

« Ce que nous avons gagné
Avec la civilisation
Qu'ils prétendent nous avoir apportés
Est de vivre entassés
Tels des grains de blé dans un sac. » (Lorenzo Colimám)


Lac Budi, où Pablo Neruda chantait les cygnes,
Où résistent encore d'authentiques indiens Mapuches.
Sont-ils les derniers cygnes du lac ?
« Quand la machi tient le kultrun comme l'univers soutient la terre, l'espoir renaît. » (Léonel Lieulof, poète mapuche)

C'est sûr, nous l'avons aperçu par endroit,
La présence Mapuche, mais elle était atteinte de «chilénisation».
Elle s'était fondue dans le moule.
La tradition indienne existe pourtant encore,
Réduite à une sorte de musée vivant.
Enclaves intemporelles.

Alors, rêveur, je franchis l'invitation circulaire de la vieille ruka,
Là où le weupife partage ses connaissances :
Sa bouche articule dans ma tête les images du passé.

« Mapuche, mes yeux sont ouverts à ta lumière. »

La compagnie des vents

Avertissement :
Cet endroit peut être l'un des plus dangereux du monde.
Aujourd'hui, le Villarrica est un top model englacé,
Dont le souffle ardent rhabille nuitamment les nuages de rougeurs gênées.
Mais demain…

Il repose ses magmas depuis 1989,
Vivant,
Actif, tel cinquante-cinq de ses congénères magmatiques chiliens.
Cratères.
Fumerolles.

La lune était grosse ;
C'est sûr, il doit faire beau.

A Púcon, les agences d'émotions aventureuses pullulent sur Avenida O'Higgins,
Parfois éphémères.
Trancura a la vitrine aguicheuse,
Et tire avantage d'être la première visible.
De toute façon, c'est 40 dollars chez tout le monde !
L'affaire est emballée, rendez-vous à demain, après quelques emplettes nourricières.

La lune a du maigrir.
Brume maussade.

Quarante dollars pour un cratère vanté par Haroun Tazieff.
L'agence Trancura est experte, elle nous couvre d'équipements.
Un couple d'Australiens, Julia et Stefano,
Trois vigoureux Danois, Johan, Søren et Klaus,
Et Isa et Thérèse et Bruno et moi.

La sonde n'a pas bronché ;
Villarrica est tranquille, visa pour l'ascension.

Il est en pente une station de ski.
La course du bus nous dépose sur un sol noircit.
Masque anti-soufre et crampons, piolet en main.
C'est le signal de départ, en silence.
Un clin d'œil au temps soudain éclairci,
Bientôt refermé.
Et l'assaut est donné à la moraine cendrée.

D'autres éléments grondent…
Quarante dollars pour un cratère vanté par Haroun Tazieff.

Henrique est une figure de proue battue par les vents.
Fions-nous à l'expérience de ses coques plastiques.
Ce coup-ci, la lune doit être famélique,
Mère de tous les brouillards tenaces, de tous ces Eoles instables.
L'effort n'aspire à aucune difficulté particulière,
Mais que l'air ambiant est fuyant !

Tout se déchaîne,
Tous les souffles enflent le nôtre,
Nous cassent le rythme que nous tentons d'établir en nos narines bafouées.
Toute la vigueur du Puelche nous enrobe, mistrals.
Nous sommes dix mâts tanguants,
Nous faisons claquer nos voilures coupe-vent.

A côté de notre progression,
Les squelettes des remonte-pentes achèvent le trépas de la saison de ski.
Englobés de nébuleuses, nous sillonnons,
Improbables et abandonnés,
Avec pour seule stabilité l'arc bleuté de glace,
Vestige du pas qui vous devance.

Nous ancrons nos piolets dans des scories de rouge, de noir.
Là où la neige a fui,
Là où le volcan nous lance un peu de chaleur.
Pause.

Pour quelques sinuosités,
J'accroche Thérèse à mon moral,
La pousse de ma présence samaritaine.
Le groupe tout entier appuie son équilibre
Dans le néant qui l'englobe.

Quelques bombes de scories maculent ça et là notre approche.
Elles sont l'écriture sombre de récents discours éruptifs,
Refroidis en ces temps glacés.

Tout semble se poursuivre dans l'impunité soufflante.
Mais soudain, à un détour de rafale,
Henrique juge, implacable :
- Pas possible ! Trop dangereux !
Volte-face, nous engageons la descente, quatre cents mètres sous le cratère.
Et le vent motive nos dorsales arrondies par l'échec.
La cabine d'un télésiège est l'aubaine de l'abri et de la collation.
Inactive, une banquette est le confort amoureux de Julia et Stefano.
Des propos skieurs sont échangés avec Johan.
Il est grand amateur de pentes françaises.
Des propos bourlingueurs également ;
Il me conseille vivement une escapade en Ouzbékistan.
L'équipée danoise demain, se lancera dans le tribut d'une nouvelle tentative,
Ira combattre ensuite les ardeurs écumantes des rafts.
Rapidement, ils redeviendront scandinaves,
N'ayant traversé les hémisphères que l'espace d'une dizaine de jours.
Vikings pressés.

Nous terminons la pente qui ne nous désirait que trop peu.
Grisés par la beauté de la déclivité,
Nous dévalons la neige légèrement salie par les laves apaisées.
Skier sans skis permet de côtoyer des équilibres instables.
Certains testent leur glisse fessière et s'arrêtent par un vigoureux planté de piolet.
Rigueur viking.
Joueurs, nous oublions jusqu'à l'existence du vent.

Ah ! J'oubliais,
Pour les Mapuches, le Villarrica se nomme Rucapilla,
«La Maison du Diable».

Entre Lican Ray et Panguipulli

Le vent est redevenu frêle, mais nous quittons Pucón :
Il n'y aura pas de nouvelle tentative au Villarica.

Ces entourages campagnards sont similaires aux nôtres.
Ils ont poussé le détail jusqu'à y implanter tant de ressemblances bovines.
Normandie lacustre.

Possédée par l'abrasion aqueuse de bas nuages,
Cette terre sourit par endroit d'une résurgence solaire,
D'une lumière arc-en-ciel.
Pour se démarquer de trop d'européanisme,
L'habitat arbore les boiseries tranquilles de ses façades colorées.

Créatures nées d'une proche cordillère,
Fantomatiques et déchirés sous la dépression,
Les lacs fraient avec la pluie,
Sont le découpage de cette nature de conquêtes.
Ils étirent leur forme dentelée vers un océan qu'ils ne sauraient atteindre,
Imperceptiblement.

En ce domaine pourtant, toute emprise durable est illusion.
C'est le volcan le maître des lieux.
Il est le complice maléfique des glaciers,
Qu'il amène à ébullition pour écumer les terres.
Il est le politicien définitif qui, allié aux séismes, étouffe jusqu'aux projets de barrage.
Parfois il se fend du grand spectacle, artificier de son propre feu.
Fin 1971, l'impuissance de Lican Ray assiste aux ébats du Villarrica.
« Par où le char glacial du névé
A couru laissant cette cicatrice acérée. » (Pablo Neruda)


Sept lacs.
Héritage glaciaire ;
Chaque lac est prédateur de son prédécesseur.
La puissance de la moraine est telle
Qu'elle propulse le lac Lácar vers le Chili,
Défiant le contre-courant du relief.
Colline aux pumas :
Elle s'inclut à la folie étirée des rivages.
Dernier en lice, dernier de l'énumération lacustre,
Le Riñihué calme les ardeurs en aval.
Le río San Pedro alors engendré,
Peut à loisir rejoindre les basses campagnes,
Pour s'en aller convoler avec les eaux de la Calle Calle.

Région de conflits sporadiques.
Personne ne semble vouloir les Mapuches,
Pas même les volcans.
Noires colères des siècles.

Visiteurs d'un jour, nous sommes les conquistadores de pistes défoncées,
De ponts de planches aléatoires,
D'animaux qui boycottent les enclos.
L'énergie légendaire d'Isabelle s'éteint lentement
Sous les tremblements du volant.
Et les noms ont la magie éloignée de ces confins :
- Lican Ray,
- Panguipulli,
- Coñaripe,
- Calafquén,
- Lac Pirihueico,
- Volcan Choshuenco,
- Riñihué,
- …
Copihué, fille de la région du lac Calafquén ;
Fleur nationale du Chili, fleur de Pâques,
Dont les clochettes rouges sont le symbole du sang indomptable des Araucans.
Ne la traquons pas inutilement à l'opposé des saisons.

De retour à la Panaméricaine, dans l'oubli des à-coups de piste,
On œuvre assidûment,
Pour lui offrir quatre voies ;
Cette Pachamama, moderne et asphaltée, possède la vision du voyage.

La croisière s'amuse

Le quai patiente.
L'attente regroupe des grappes de passagers.
L'embarquement est annoncé pour 10h45.
Un peu de culture de sympathie avec l'officier à terre :
- Il y a trois endroits en Amérique du Sud où l'on parle encore l'espagnol
  vraiment antique, à savoir le castillan :
- Le Pérou,
- Dans une région au nord de la Bolivie,
- Chiloé.

- Bienvenue à bord de notre catamaran.
Le capitaine Marcelo Wilson donne de la puissance à notre sillage.
Petrohué n'est plus qu'un souvenir balayé d'écume.
36 km d'excursion.
L'Osorno reprend de la majesté à mesure de notre éloignement.
Nous fendons l'onde de l'étendue de Todos los Santos,
Mission lacustre,
Bien des 1er novembre après que les jésuites se soient écriés «merveille !»,
En découvrant ce qu'ils baptisèrent le lac de Tous les Saints.

Sous nous, pejerrey et puyes, perches de Patagonie,
Argent frétillant, dissimulé.

Le Puntiagudo déchire le ciel de sa lame au tranchant si net.
Violence des roches, équilibre élevé, immuable.
Quelques traînées d'ouate redonnent de la douceur et de l'oubli à ces confins.

Les croisières ne sont pas encore ma calebasse de maté.
J'abandonne un instant le lac pour voguer sur des contreforts
Où l'harmonie pâture sur des tapis de verdure qui fixent l'éclat solaire,
Et où se disputent la fière et belle élection d'une forêt émeraude,
D'une minorité plus esseulée d'essences amarantes.
Il y a là, épars :
- Bouleaux,
- Hêtres,
- Mélèzes,
- Fuchsias géants,
- Bambous,
- Lianes,
- Fougères,
- Cyprès,
- Arrayanes,
- Rauli,
- Maitén,
- Coiguës.
Nous franchissons le domaine émeraude des eaux
Dans une courbe de soleil.

Forte femme.
Deux appareils Nikon avec zoom sont la bandoulière de sa forte poitrine.
Elle a de la bouteille, cette blonde baroudeuse.

Peulla débarcadère, et s'annonce l'Argentine…
Peulla et le mont Tronador au tonnerre de terrains glissants.
Peulla désœuvrée, où nous sommes une sieste affamée,
Au milieu des fleurs inconnues.
Village bourgeon.
L'hôtel est le festin des gens friands de luxes croisières.
Trois heures de farniente, à sommeiller, à «soleiller»,
Avant de rembobiner les turbines vers Petrohué.
Mais d'autres franchissent le col de l'Argentine annoncée,
Pour croiser sur les frères lacustres,
Pour l'ambiance alpine de San Carlos de Bariloche.
Isla Margerita.
Phare végétal du lac.
Tu te souviens encore de la famille Roth Schütz, suisses,
Qui arrondit là sa demeure en 1936,
Qui trop isolée fonda la compagnie lacustre «Andina del Sud».
Trois coups de corne à l'aplomb de la bâtisse :
Le respect du capitaine.
Et nous, brûlés par les éruptions du dieu du ciel.

Isla Margerita, fiancée de l'Osorno.
Ici le pudu s'acoquine de sa stature rasante avec la nature ;
Il est le représentant insolite d'une faune particulière.

La mort de l'Osorno s'est éteinte dans le lac,
Entonnoir lithique.
Sa dépouille dressée offre des nimbes de neige et de glace
A l'attirance motivée des visiteurs.

Petrohué est le retour d'un périple
Où tout appartient à «Andina del Sud», à la descendance Roth Schütz :
Du bateau à l'hôtel, en passant par le bus pour l'Argentine !

Puerto Montt : porte australe

La ville est le ralliement austral : tout y converge.
Puerto Montt s'ouvre à la nuit,
S'ouvre à l'immensité du sud.

En front de mer, devant mes yeux hôteliers,
La silhouette noire de la vieille locomotive rappelle
Que ses vapeurs prodigieuses ont ouvert le fer de la voie,
Depuis Santiago.
Nostalgie brumeuse, vapeurs éteintes.

La grisaille houleuse où se fond
La ligne bleutée de la cordillère étreint mon esprit d'un regret,
D'une aventure trop courte,
D'un pays trop long, trop maigre.

Et lorsque ces collines s'évanouissent,
Elles s'en vont enfanter dans les ruades écumeuses de l'océan,
Toute une colonnade d'îles et d'îlots,
Avides, australes.

Dans ce sud grandissant,
Où devenus adultes,
Ces récifs se meurent en icebergs et repartent dérivant,
S'engluer en glaciation à des berges antarctiques.

Là-bas.
Là où naissent les fjords aux fonds de glace.
Le pays des crevasses bleues.

Qu'il est attirant ce cargo illuminé,
Immobile,
Qui mouille sa faction au creux nocturne.
Qu'il est attirant ce destin que je ne puis deviner.

Glaciomorphologie

Les glaciers ont inlassablement creusé avant qu'ils ne se rétractent.
Ils aimaient tant la terre qu'ils l'ont échancrée vers la mer.
Sud profond.

C'était il y a 10.000 ans…

Naissent les fjords.
Si nombreux en frange d'océan que la terre croule.
Guenilles des îlots,
Observés incrédules par les grands yeux de glace,
Au ponton des Andes.
A plus tard, sud extrême.

Actionnez le vent.

Fin de chapitre

Nous filons vers Pargua et son ferry.
Dans le ciel, les nuages sont habités
De la forme folle des hurlements du loup,
De la férocité du chien,
Du vol de lourds volatils.

Conformité.
Chiloé va pleuvoir.

Chiloé

A Chiloé, on habite à droite ;
A Chiloé, on est acteur de marines, toujours.
On regarde la frange brumeuse et côtière du Chili.
On puise les bienfaits du microclimat.
L'ouest est pratiquement désert,
Car trop ouvert sur les rigueurs océanes.

Nés de la pluie et du vent.

Cellules de bois.
La marque de fabrique est l'octogone du clocher,
La triple embarcation de la nef,
L'abstinence des clous.
Devant, une petite esplanade pour définir les processions.
Et une identité qui s'affirme dans la couleur.
La maille du réseau ne doit pas excéder dix kilomètres de côté.
Chapelles des Jésuites, cent cinquante au total.
Et tous les mythes ont embrassé la religion vierge.

Pays de corsaires, pays d'hidalgos, pays de baleiniers.
Ils ont visité le détroit de Magellan, ont frôlé de leurs voiles l'escale bienvenue de Chiloé.

Pays où l'on berce le rythme de la cueca,
Entre la malice de l'homme et la grâce des femmes.
Pays de couvertures, de ponchos : Chonchi.
Soif de la licor de oro (liqueur d'or).
Pays de la douceur des pulls imperméables : Quellón.
Pays des vanniers aux créations mythologiques : Achao.
Chonchi est l'incarnation parfaite des marines de Chiloé.
Ses maisons en sont l'escalier avancé, vers une aventure marine,
Sont une résistance agrippée à la pente.
Ces traits de caractère typiques naviguent au long cours de côtes.

Nous n'irons pas à la méridionale Quellón,
A cette porte glaciaire un instant entrevue.
Nous n'avons pas d'élasticité dans le séjour.
Pourtant au regard sud :
« Regardez le Chili avec sa biologie dévastée,
Comme une ramure arrachée,
Comme un bras aux phalanges
Qu'a dispersé le trafic des tempêtes. » (Pablo Neruda)


Ancrée entre terre et marée.
Ancud, où l'Espagnol de poudre brave longtemps l'indépendance.
1826 : les Anglais refusent l'île, reddition aux Chiliens.

Ancud est aussi expansion chilienne.
1843 : sa goélette s'est emparée du Détroit de Magellan.
1998 : goélette fatiguée, la cour du complexe culturel s'en est emparée.

De petits ports où l'on calfate encore les bateaux avec de l'écorce d'alerce.
Ces bateaux nommés dalca dont Dalcahué enfante l'existence,
Dont l'histoire est le conte du petit musée du lieu.
Nombre de ces petits ports veillent la découpe hésitante
Des bras de mer qui s'égarent.

La Pincoya et autres légendes chilotes

Pénétrons le halo frangeant des mythes.
Ecarquillés.

Caleuche : vaisseau fantôme,
Cacafuego : vaisseau maudit,
Trauco : nain ravisseur de femmes,
Pincoya : sirène des marins.

1960.
La couleuvre maléfique est revenue, violente et déferlante.
Et puis feu, vent, funeste tonnerre.

Ici aussi, on connaît bien Cai-Cai,
Qui parfois tremble sous l'équilibre de l'onde.
Et si le reptile surgit de l'océan, c'est l'inondation,
Qui arrache des lambeaux de terre et noie les archipels.
Jamais Chiloé ne vit de stabilité.

Or.
Argent.
Rues pavées d'airain.
Portes serties de trésors.
Cité de prestige.
Rivière au cours fuyant.
ça, c'est pour perdre l'Espagnol…

Délire dentelé et costal.
Capitaines assassinés.
Et le Cacafuego est l'errance éternelle des fjords,
Où croupissent quelques corsaires anglais.

Je suis petite fille mais je grandis.
Je suis la Pincoya.
« La fille couronnée par les anciennes vagues
Etait là, nous regardant de ses yeux défaits :
Sachant que nous vivons dans un filet lointain. » (Pablo Neruda)


Tren-Tren est bon et endormi ;
Il nous protège.
Serpent - Sommeil - Fond de grotte.
Dans son œil la petite fille se mire, s'en amuse.
Réveil.
92 guanacos sont la force de Tren-Tren.
Rires si puissants que Cai-Cai glisse et rejoint son sérail marin.
Elevée en montagne, la grotte tutoie des parcelles solaires ;
Sur ses flancs, les nuages transpercés sont une pluie chagrine.

Et le serpent se replie,
Se rétracte,
Rejoint la taille du nain.
- Tu n'es pas Pincoya, mais tu es bien faite, et tu me plais.
Le sol résonne, el Trauco s'annonce.
Emprise hypnotique sur les jeunes femmes.

Lance le sable, Pincoya,
Dont le total des grains est la capture numérique du Trauco :
Il compte, compte et recompte.
Fuite hypnotique des jeunes femmes.

« Amour, rose mouillée d'écume et de sirènes,
Feu qui danse en montant l'invisible escalier
Pour éveiller le sang d'un tunnel d'insomnie,
Pour que les vagues se consument dans le ciel,
Pour que la mer oublie ses biens et ses lions
Et que tombe le monde en des filets obscurs. » (Pablo Neruda)


Pincoya de plage.
Cercle de la danse.
Loterie de son interruption :
Vers le large et les mollusques pullulent,
Vers l'intérieur des terres et les mollusques fuient au large.

Pincoya, secours des marins.
Echoués.
Aux charmes des hanches de houle,
Aux creux des seins,
Aux délires ivres du peuple de la mer.
Epuisés.

Elle est le sein des marins.
Sirène dénudée, la Pincoya habille les murs de Castro.

Et lorsque meurt l'espoir d'une vaine sirène,
Qu'apparaisse la tempête fantôme du Caleuche.
Navire recueil.
Il est le voyage de toutes les mers.
Invariablement, Chiloé est son éternel retour.
La mer est la fiesta nocturne de ses sorciers.
Eloignement.

Le halo frangeant développe son épais brouillard.
Navire estompé.
Disparition.

Réalité.

Par delà les cratères

VALDIVIA - TEMUCO - SANTIAGO

La forme des nuages s'est imprimée au sol.
Ombres mouvantes du vol.

Et lorsque l'œil remonte lentement l'horizon,
Il abandonne la connexion des routes,
Le quadrillage espagnol des villes,
Le dessin des campagnes.
Altier alors, il franchit les limites,
Retrouve les volcans et leur sages fumerolles,
Pointillées de cordillère.
Sans à-coups, cette compagnie est tranquillisante.

L'esprit se lave de bleu et la terre reprend de la beauté.
Les Andes ont forci et Santiago a éclaté à nos pieds.

La route de San Pedro

La route est une lance rectiligne dont l'éloignement tend à l'hypothèse.
Autour, des collines mauves en flottaison.
Fourbes magnifiques,
Les mirages bercent leurs illusions fuyantes en liquéfaction.
Irrattrapables.
Impalpables.

Andimarin

Chili, étranglé de toutes parts par ses frontières.
Chili, qui se réfugie dans sa longueur.
Grand frère filiforme de l'Argentine.
Naturelles ou politiques,
Où que nous soyons,
Nous nous cognons sur ses limites.

Les sœurs lacustres

Soudain, c'est l'éblouissement des yeux.
La lente filasse des cirrus installe son écriture filandreuse.
Devant nous le miroir aigue-marine de la lagune Miscanti
Etend son quiet panorama, capteur solaire.
Il a installé la procession admirative d'une multitude rocailleuse.
Autour le volcan Miscanti (5.622 m) et le parfait trapèze du Lejia (5.793 m).
Et d'autres encore, à la ronde :
- Cerro Chiliques (5.778 m),
- Volcan Puntas Negras (5.852 m),
- Cerro Tuyajto (5.582 m),
- Cerro Miñiques (5.910 m).

Impuissants, nous moissonnons de la photo à tour de déclic.
Ces merveilles sont par trop photogéniques.

« Lorsque tout n'était qu'altitude, altitude, altitude,
L'émeraude froide attendait là-haut, le regard émeraude :
C'était un œil :
Il regardait
Et c'était le centre du ciel,
Et c'était le centre du vide :
L'émeraude regardait :
Unique, dure, verte immensément,
On aurait pu voir l'œil de l'océan,

L'œil fixe, l'œil de l'eau,
Goutte de Dieu, victoire du froid, tour, verte tour. » (Pablo Neruda)

Miscanti n'est pas inhabité :
Trois perdrix déambulent dans la couleur similaire du sable.
Des canards et des poules d'eau testent le frissonnement de la lagune.
Nous pas, nous sommes à 4.800 m.

Ici, les volcans se sont figées tels des seigneurs d'altitude ;
Ils trônent haut dans l'oxygène raréfié.
Nous évoluons à leurs pieds, vassaux écarquillés et respectueux.

Une apparition furtive,
Un déclic réflexe :
Un renard chilla est-il passé ?

Laguna Miñique,
Plus petite, qui se referme au pied d'un escarpement.
La nidification du caití est un petit volcan sur l'onde,
A deux mètres de la rive, à deux mètres impossibles pour le renard.

Les lagunes Misanti et Miñique sont le regard des Andes,
Deux yeux d'un bleu si intense
Qu'elles en aspirent toutes les émotions des nôtres.

Autres altitudes, autres lagunes

Hector nous fait lever à l'aube ;
Vingt-cinq ans d'expérience,
Il sait très bien qu'elle est la meilleure heure,
Pour les couleurs, pour les photos.
Nous nous réfugions sous une confiance dévouée.

Atacama.
Ce désert n'est souvent qu'une pluie de cailloux,
Virant au gris sous la saturation solaire.

Il y a vingt ans, la route du salar n'existait pas.
Pinochet voulu remplacer les ânes du désert par des chevaux ;
Mais il n'y avait aucun cheval.
Il construisit donc une route et extermina les ânes,
En les vendant à Calama comme viande bon marché.
Décidément…

Un panneau «CTC» dans le désert, pour indiquer un téléphone.
En fait, le téléphone est vers l'Argentine, à… 50 kilomètres !

Les coulées de lave ont fait fuir les villages.
Ils renaissent plus loin, sous le même nom : Talabre.

Et de lentes descentes de terrasses agraires, typiquement atacamènes,
Ont conquis des lambeaux désertiques.
A l'avant des rares villages ou fermettes,
Ils sont autant de surprises contrastées
Pour des yeux, qui trop pris par le spectacle des cordillères,
Avaient déjà restreint la palette de leur acuité
A des tons plus durs, plus caniculaires.
Au sein de ces plantations,
Quelques Indiens ont encore la résistance de l'Inca.

Le Llicancahur s'efface derrière ses collègues lithiques.
Nous pénétrons les vallées transversales,
Annonciatrices argentines,
Annonciatrices de nouvelles merveilles ;
Avec aujourd'hui pour guide céleste,
La présence du repère de fumerolle du volcan Lascar.

Quelques briques assemblées en un amalgame insolite :
Nous franchissons de nouveau le Tropique du Capricorne.

On se bat géographiquement sur la frontière, pour les montagnes.
Les cartes sont différentes en Argentine et au Chili.

La lagune Lejia est de cendres et d'eau ;
Elle polarise autant la lumière que notre attention.
Ses berges mousseuses jouent avec le vent naissant.
Sel et borax ont la chimie éclatante.
Les tons miroitent en vaguelettes,
Tantôt verdâtres, tantôt jaunâtres, souvent tirant sur le blanc.
Spectateurs assidus, les sommets ne peuvent que rougir,
Faire monter leur sang de fer intense.
Ayant perdu de leur orgueil avec notre acquisition de haut plateau,
Ils se figent devant l'oculaire salin des lagunes.

« Je dois dire que l'air tend ici un filet.
Et les nuages, la neige, au faîte suprême des Andes
Se sont arrêtés là comme des poissons purs,
Immobiles, invaincus. » (Pablo Neruda)


Lascar :
Coupe ouverte du volcan.
Pyramide inverse, et le dialogue fumeux des profondeurs
Est la calligraphie tranquille du ciel.

Et toujours ce bleu intense, indigo de l'esprit.

Deux vaches sont venues boire à la lagune.
Elles ne sont jamais reparties ;
De borax, le crâne fossilise lentement.
Rude est la vie et malsaine la soif.
Jadis on perdait en ces contrées tant de têtes,
Tant de bovins inadaptés aux échanges chilo-argentins.

Les abris des arrieros défient tous les souffles.
Ils trahissent encore des transhumances ;
On vient d'Argentine,
Avec l'espoir d'Antofagasta pour embarquer le bétail.
Parfois l'avalanche interrompt le troupeau.
Et règne alors la solitude minérale.

Les yeux des croûtes de lave ferrugineuse nous scrutent,
Vides.
Avec parfois la teneur bleutée du ciel,
Statiques pupilles.

Le gel matinal a immobilisé tout paysage,
A figé la grâce effilée des flamants.
Nous sommes les seuls mouvements, froid oblige.
Quand on pense qu'ils ont appelé ce salar «Aguas Calientes»…

Lointain, le pas tranquille des vigognes
Est une opposition de grâce à la dureté du monde minéral.
Plus loin, le col de Guaitiquina franchit l'orient argentin,
Pour une autre aventure, à l'odeur de maté.
Notre safari se termine avec la compagnie furtive de trois nandous,
Avec celle d'immenses blocs de lave noircis d'oxydation.

Ballet filiforme

« Quand la vague a frappé sur la roche indocile
Qu'éclate la clarté en instaurant sa rose
Le cercle de la mer s'amasse en une grappe
Et pend en une seule goutte de sel bleu. » (Pablo Neruda)


Le sel est partout,
Y compris sur les routes,
Où il épouse la forme des ornières et adoucit le passage.

Notre van est en butée sur une guérite de la CONAF, à péage !

Laguna Chaxa, la lagune de l'«âne mort».
L'eau sursaturée humecte en bordure
Des lèvres de sel, de borax.
Laguna Chaxa, endroit de la nidification.

Et sous le sel, l'eau n'est jamais très profonde, fiancée du tamarugal.

Le flamant est une image accouplée ;
Il avance des pas graciles qui troublent à peine son miroir enlacé.
Parfaite mire.
Baiser du bec filtrant le reflet des saumures nourricières.
Nombreux sont ses semblables qui viennent ici pondre
La survivance de l'espèce.

Histoire de reines

1966.
Le Chili récompense la beauté.
La première Miss Chile est élue.
Cadeau en prime.
Et la belle envole ses charmes, quadrimoteurs et aériens,
Vers l'Europe.
Notoriété soudaine.

1966.
Le corps d'une femme antique
Parfaitement conservée dans le sel,
Est mandé en Europe pour étude archéologique.
Notoriété soudaine.

Même féminité éternelle, même avion.

Depuis,
L'étude a rendu son verdict,
La belle de 1966 a été remplacée, puis oubliée.
La femme antique a pris le nom de «Miss Chile».

Une pensée d'Hector

Une croix de rouille hante le bord de la route.
- C'est un souvenir de Pinochet !

Et Hector nous explique que cinq personnes
Ont été fusillées à cet endroit.

Les fées fumerolles

3h30.
Nous éveillons le van Kia,
Traînons vers lui notre sommeil,
Pour une couche routière.
Thérèse trébuche, se plafonne d'étoiles.
Pas un aboiement ne l'a entendu.

La nuit nous emporte vers les sommités frontalières.
Renversons un instant notre tête en arrière :
Le ciel est intense,
L'encre nocturne a le message constellé d'une incroyable clarté.
Dans ce pays, à Tololo, de gigantesques télescopes amplifient la nuit,
Ecarquillés.

Quelques baraquements sommeillent encore.
Des chercheurs italiens sont à l'écoute des battements de la terre.
Nous approchons.

4.350 m, plateau de Tatio.
Arrêt spectacle.
Jambes frigides, mains idem.
Sur le point du jour, la terre entrouvre
De nombreux yeux caverneux qui laissent filer
Des ascensions de volutes blanches.
C'est toute une population de petits évents qui préside à la naissance de ce jour.

« Mais moi je sais : la nuit effrayante a tremblé,
L'aube remplit toutes les coupes de vin,

Le soleil instaura sa présence céleste. » (Pablo Neruda)

Parfois la pression déclenche des artifices d'eau,
Nargue le photographe, généralement occupé sur un autre puits.
Ailleurs, des gouttelettes dessinent dans le gel de l'air l'ellipse de leur projection,
La souligne d'un cortège féerique de vapeur spiralée.

Un angliciste me souffle :
- C'est comme un petit volcan.
Séquences minérales.
Univers de concrétions,
Dont la perpétuelle évolution emplit d'extase le visiteur,
Emplit de vie le froid qui nous mord profond.

A l'aise dans cet environnement, je jubile !

Esprits ?
Volutes de mystère.
Couleurs chatoyantes des petits puits cracheurs :
Les eaux souterraines fricotent avec les magmas.
En profondeur, le grand-père pleure : Tata-iu.
Demeures crustales.

Geysers del Tatio : merveille du monde.
Attention : ne fonctionnent qu'entre 6h et 9h.
Passé ce délai, l'endroit reprend son existence plateau.
Nous nous retirons, gorgés d'images intenses,
Requinqués d'aventure.

Le piège de Lasana

Ils avaient construit cette Pukara pour nous protéger.

Murs au dédale inextricable, XIIe siècle.
Je n'ai pas pu y résister.
Je suis devenu l'Indien fou, prisonnier de la Pukara de Lasana.
Mon piège pour la vie.
Je me cogne aux murs, aux portes, sans jamais entrevoir d'issue.
Tout est étroit, resserré, imbriqué.

En contrebas s'irriguent du río Loa de merveilleuses cultures
Auxquelles je ne puis songer.
Les trapèzes des petites fenêtres explosent ma tête.
Angles acérés, urgence de vie.
Labyrinthe, Ariane n'est pas de notre peuple.
Tours de défenses, habitations minuscules, greniers.

1998.
La vallée recroqueville son ombre au zénith.
Il ne reste plus que des ruines qui ne signifient parfois plus que l'hypothèse.
Je retrouve l'artère principale dans ce dédale devenu désormais plus rasant.
Un virage, deux, trois :
La sortie.

Ai-je vraiment vieilli ?
Ai-je vraiment vécu ?

vision panaméricaine

Lorsqu'il n'y a plus que des forêts de pylônes,
Coiffés de filins reptiles qui s'en vont labourer l'infini horizontal…

Lorsqu'il n'y a plus que les mirages…

Les spasmes d'Iquique

Le gigantisme de la dune du Dragon rampe sur la ville,
Prisonnière d'un océan qui lance un assaut de fraîches brumes.
Et la ville s'est elle-même incarcérée entre ces deux monstres inéluctables :
Iquique.

Elle s'étire en longueur, faufile des quartiers populaires
Parmi les interstices oubliés de la nature,
Renvoie son aéroport à des calendes kilométriques,
Y implante un nouveau complexe sportif
Avec un regard de projecteurs altiers.

Plus haut, la pré-cordillère enserre
Et achève les finitions de geôle.
C'est par un trou de souris asphaltée
Que nos yeux visiteurs serpentent encore vers la vile.

Un cri dans la nuit : les phoques !
Ils sont la présence refroidie du courant de Humboldt,
Et nous surprennent dans un angle sombre du port.

Depuis longtemps, Iquique a divorcé du salpêtre,
S'est remarié, plus importante,
Avec tout le commerce lucratif de la zone franche.

Avenue Baquedano,
Le salpêtre avait déposé maintes constructions néoclassiques ;
Prospères témoins et patine surannée ;
On a fait venir le pin d'Oregon : balcons, terrasses, colonnades.
Leur ambassadeur est repeint de tons d'élégance, le palais Astoreca.

Essaimaient les clippers dans le port nitreux.
Dimanche déambule en bikini sur le sable blanc et chaud,
Caresse de la ville au Pacifique.
La flottille de la pêche a ancré son repos dans les méandres portuaires.

Quelques tours ont poussé des cris d'espace,
Ont absorbé tous les spasmes de la ville.

Ici, les séismes confinent…
Iquique est avide :
Elle mange le désert pour s'assurer une frange de prospérité.

Nocturne.
Liesse.
La Plaza Arturo Prat est la respiration citadine.

Les adultes palabrent devant le théâtre municipal.
Le bâtiment a l'humeur magnifique de son passé colonial.
Ses lignes élégantes arborent des contours aux petites ampoules.
L'humeur se complète dans l'impatience du début du festival.
Danses folkloriques de fiesta et circonstances musicales.

Peu enclins à l'attente,
Les enfants retiennent en vol un énorme ballon tubulaire.
Invariablement, il redescend en arabesques sur leurs têtes noiraudes,
Sur un groupe rieurs.

Toujours les enfants,
Qui s'inventent des courses automobiles, des circuits de jardin.
Leur théâtre s'inclut autour des petits bosquets de la place.
Pédales frénétiques et volant tourbillonnant,
Les autos miniatures sillonnent autour de nous.

A un angle de la place,
L'Espagne mauresque nous rend visite,
Apostrophe nos guides touristiques : à ne pas manquer !
Le décor fouille des plafonds d'innombrables rosaces,
Lance des élans de colonnades,
Placarde en fresques Don Quichotte et ses aventures.
Une plaque de cuivre mentionne : Club Espagnol.
Entrons, c'est l'heure du Pisco.

Plus avant dans la nuit,
Nous entrons dans le théâtre où s'achèvent les représentations.
Le Trio Azul larmoie sur les cordes de ses guitares.
Deux instruments, une chanteuse traînante ;
Emouvante diront d'autres.
Désolé, je suis peu enclin à cette musique.

Humberstone de rouille

C'est un dimanche matin typé western qui sonne.
L'entrée est une avenue déserte, ouverte aux vents hurleurs.
Les vieilles enseignes vermoulues balancent le temps passé.
Oficina Salitrera Humberstone.
L'éternité véhicule l'âme éthérée du salpêtre, richesse évanouie.
Les lignes droites balayent des lignes ventées.
Un souffle et cela grince.
Un chien famélique traverse la rue, traverse sa solitude…

Pétrifiées, les dernières fêtes,
Pétrifiés les derniers paniers de basket, les dernières brasses de la piscine de fer,
Pétrifiés les derniers verres du bar et le souvenir acteur du théâtre,
Pétrifiée la douleur des opprimés.

Gamin enjoué, j'œuvre au sein du moindre recoin,
Avide aventurier, le temps me fuit.
Mes compagnons ont l'expérience plus brève,
Marmonnent d'impatience sur mon retard.
Enfin rassasié, je parais à l'entrée.

L'ambiance était western ;
Je portais dans la solitude le feutre du chapeau,
Mais il n'y avait pas de colts.

Humberstone est comme figée, avec de la rouille,
Avec le voyage venteux du sable, visiteur, propriétaire.
Ce vent du désert qui heurte la cité fantôme…

A l'aube d'Enquelga

La puna a réveillé le soleil.
Il règne la sérénité des grands espaces,
La solitude volontaire de ma promenade.
L'étrange clocher de la réserve d'eau veille Enquelga, encore assoupie.

Au-dessus de ma tête, d'infimes fibrilles nuageuses,
Ont l'évolution imperceptible ;
Les brunes collines sont allongées dans la compagnie des volcans :
- Le Latarana a la fumerolle discrète et rassurante, essentiel en ce décor,
- L'Isluga a gardé son grain de neige de la veille comme s'il désirait atteindre une mutation sublime.
Traînées de cendre,
Traînées de soufre.
Entre ces contrastes d'altitude, la prairie rase
Attend son contingent d'alpagas.

Le chant de rares oiseaux résiste à toutes les raréfactions.
Le chant incessant du coq résiste encore à toute notion de gamelle.

Les Indiens se sont réveillés, comme d'habitude :
Nous n'étions que de passage.
Les Indiens résistent à ces contrées exigeantes et belles.

Affût

Sur la lagune, les flamants avancent du rose à pas de loups.
Loups qu'ils ne seront jamais.
Loups que nous sommes, chasseurs d'images.

Surire

Les eaux magmatiques ont la richesse minérale intense,
Elles ont quitté l'usine complexe du volcan.
Elles courent les basses pentes de leurs géniteurs,
Se regroupent dans le sursis des dépressions.
L'air desséché de ces hauteurs les évapore irrémédiablement ;
Alors, c'est le domaine éclatant des grands séjours salés.
De leurs amours aux solfatares, subsiste entremêlé, l'élément thermal.
Exemple : salar Surire, 4.250m.

Ici survit encore une espèce animale dite éteinte : le flamant de James.
Eteinte, car les Indiens en mangeaient les œufs.

Des yeux bouillonnent en bordure de salar.
Regard interne et sulfuré, il chauffe les plaisirs aquatiques des visiteurs.
Bains de Polloquere.

Et l'homme n'a pu résister à la blanche exploitation du borax.

Calamité de vent et de pluie,
Orchestration des nuages en révolution :
Les plaisirs aquatiques se sont dissous.
Volcans soudains invisibles, là pourtant, ils règnent en couronne glaciaire :
- Cerro Arintica,
- Cerro Pacocagua,
- Cerro Liiscaya.

« Je vais dans le désert où la pierre de sel,
Rose unique, est la fleur enterrée par la mer,
Je vais au long du fleuve incrusté dans la neige.
L'amère Cordillère a vu passer mes pas. » (Pablo Neruda)


Le Lliscaya est comme aspiré par la nébulosité.
Le ciel en prend possession, nous soustrait son cône.
Dans tout ce magma, qui est donc en fusion ?

Yeux proéminents,
Les oreilles se dressent.
Membrure nerveuse et svelte.
De sa beauté gracile, elle me fait face,
Craintive curieuse.
Animal douceur, laine d'une douceur extrême,
C'est la vigogne.

Et pendant ce temps, le volcan…

Hector et Jaime s'en vont inspecter le río Lauca.

Ce faisant,
La pluie a rendu au Guallatiri des lumières crues.
Ses fumerolles sont un enjeu de couleurs à l'heure du crépuscule.
Par trois fois, le soleil annonce une fin diurne.
« Et le soleil nouveau entasse ses épées
Par en bas, il enflamme l'horizon
En rompant vague à vague son domaine. » (Pablo Neruda)

Alors le volcan prend congé du jour,
Nappé dans ses émanations adventives et soufrés ;
Elles-mêmes meurent dans des parcelles déjà nocturnes.

Pablo Neruda assène toujours de la pureté verbale,
Et sied parfaitement à cette symphonie colorisée :
« Là-bas, là-haut ce n'est pas le ciel vert,
Non, c'est le volcan qui attend, il a tout détruit et tout reconstruit,
Il s'est abattu avec toutes ses dents rouges,
Toutes ses gorges noires ont tonné,
Et puis il a lancé son sperme ardent,
Et les cassures, la terre, ont conservé l'épais trésor,
Le vin sulfurique de feu, de mort et vie ;
Tout mouvement s'est arrêté : la fumée seule s'élevait du conflit. » (Pablo Neruda)

La nuit a désormais disposé le pourpre de son manteau.

Hector et Jaime reviennent, porteurs de cinq truites.

Sous les rochers, les viscaches

Le Guallatiri a passé un relais d'altitude au Parinacota ;
La coupole de ce dernier, glacée, amplifie cette ambiance
Qui relègue les spectateurs épineux, les spectateurs herbeux, les ichus,
Au rang de public des platitudes.
Parmi eux, nos regards roulants.

Le premier rang, atteint d'escarpements irréguliers,
Denté, arrondi, puissant, assoupi,
Est courtisan du volcan Parinacota.
Il ne peut s'inscrire dans la majesté de la glace.

Les prestes viscaches paraissent sur nombre de rochers
Et absorbent les effets du soleil.

Putre l'ennui

Plus de transport d'argent, plus de mines d'or, Putre l'ennui.

Tout y est monotone.
Les enfants sont à l'école,
Les femmes gardent le troupeau et filent encore la quenouille.
Nous les observons vaguement, languides, du haut de champêtres promontoires.
Des sentiments résignés sont l'âme des peuplades locales.
Les vaisseaux de l'argent se sont retirés.
Putre s'ennuie, inhérente à la terre dans son temps éternel.

Isa s'est vêtue tel un artichaut, ce soir.
Isa :
Justement c'est ici que l'on cultive les artichauts les plus hauts de la planète.
Un téléviseur aux nouvelles répétitives, les gens regroupés autour,
Et le «aji» (sauce pimentée) qui égaye l'épice de cette étape amorphe.

Putre l'ennui,
Le chemin de l'Inca est vide…

Le lac des flamants pourpres

Matin grimpant.
Nous pénétrons le parc Lauca.
Niché dans l'ombre du Parinacota,
Au loin la Bolivie,
Au loin le Sajama.

Couleurs polarisées, absorbées dans de petites flaques spongieuses,
Où paissent d'intemporels lamas et alpagas.
Encore fervent d'intensité, le ciel.
Contrastes magnifiques d'une nature à la pureté palpable.
Au fond, le Nevado Putre bloque sa statue d'horizon.
De petits lagons se sont interconnectés, joignent leurs bras laminaires :
Lagunes de Cotacotani.
Les éruptions ont bloqué ce paysage insolite et monstrueusement beau.

Kenaya est inca et notre princesse.
Le jour de ses quatorze ans, nous lui offrirons le plus beau des cadeaux.
La plate-forme au pied de ce grand volcan sera parfaite.
On y participe tous, y compris Kenaya, qui ne se doute de rien.
Quelle est belle la fête des zampoñas et la remise du présent.
Et les larmes de joie de Kenaya achèvent l'ouvrage.
Deux prétendants, frères, lui firent par la suite tant d'offrandes,
Que toute la région s'en enrichit, attisant la convoitise.
Alors les deux frères entreprirent la garde séculaire
Qui nous ramène à nos jours.

Le cadeau brille en silence sous nos yeux :
C'est la lagune de Chungara.
Les deux frères, assis sur l'horizon, ont conservé leur poncho de laine glacée :
Ils sont volcans.
Mais aujourd'hui le Pomerape rampe aux côtés du Parinacota.
Chevalier servant.
Réplication plus petite.
Un des frères aurait-il pris le dessus ?
Dès que paraît la lagune de Chungara,
Il se range, invisible, derrière sa large dorsale.
La foison de leurs offrandes a pris tous les traits de la faune :
Des vigognes aux viscaches, des flamants aux alpagas.

Laguna Chungara : là les Indiens parlent l'Aymara.

Parinacota - Pomerape :
Frères encore gardiens des trésors de Cuzco.
Si d'aventure la neige fond,
Apparaît un petit escalier menant au cratère.
Jamais la neige ne fond.
Le panorama s'accompagne de son cortège magmatique et de ses reflets :
- Cerros de Quisiquisini (5.480m),
- Cerro Acotango (6.050m),
- Volcan Guallatiri (6.060m),
Avec bien entendu :
- Pomerape (6.240m),
- Parinacota (6.330m).

Il rase le miroir du lac Parinacota,
Sa morphologie aplanie prête à fondre sous la surface
Où évolue encore incrédule l'objet de sa pitance.
Un coup sec, quelques gerbes éclaboussées :
Le bec précis du guaidao arbore fièrement la chair poissonneuse.
Dans cette oisellerie naturelle, nous avons distingué le foulque tagua,
Le gros canard guallata et une espèce de petit ibis noir, le cuervo de pantano.
Bien d'autres ont conservé leurs secrets.
Laguna Chungara : logiquement, elle aurait dû être couleur d'émeraude,
Mais bon… l'hiver bolivien a étendu sa précocité sur ses sombres rives.

Parinacota - 4.390m :
- Une église,
- Un cimetière,
- Un terrain de football.
Autour, les cases rectangulaires de l'adobe.
Un peu de chaleur humaine à la feria,
Pour contrecarrer les chimères célestes.
Mais ce village est souvent vide :
Transhumance de vent, de hauts plateaux.

Horizon guanaco

Le guanaco est apparu discrètement, dans une courbe de route.
Nous avons un peu perdu des grands sommets ;
Ici il est à l'aise, il est adapté à ce domaine intermédiaire.
Il est altier.

« …Le guanaco fin comme l'oxygène
Dans les hauts espaces grisâtres
Chaussait des bottes d'or
Tandis que le lama ouvrait des yeux candides
Sur la délicatesse
Du monde couvert de rosée. » (Pablo Neruda)


Plus loin, une famille complète,
Nous scrute dans la découpe montante du soleil levant.
Un instant.
Puis elle s'estompe dans la traîne soyeuse du règne minéral.

La plongée pacifique

Saignées ocre rouge ;
Descentes de jaune ;
Cônes d'éboulis gris à ocre,
Parfois un œil pourpre, un œil blanchâtre.

Partout des pointillés de cactus, de buissons et de touffes épineuses.
Au fond, la faction neigeuse du Nevado de Putre.
La dépression de la veille y a accroché son empreinte sommitale.
Par delà, aux confins des glaces, existe-t-il
« La pulsation du condor s'élevant sur la peau ascétique de la neige » ? (Pablo Neruda)

Cette cordillère est décidément un charme inexpugnable ;
Au milieu, les serpentins de la route plongent
Sur les flancs des ravines intenses,
Avec dans ses spasmes curvilignes,
Toute l'excitation de son étreinte future avec l'océan Pacifique.

Nous retournons vers le niveau 0.

Cassure rocaille

Cuirasses cuivrées des dunes.
Forteresse des puissantes collines
Qui court s'abîmer en mer.
La sécheresse serpente vers Arica.
Cassure rocaille.

Arica, où jamais le printemps ne meurt

Arica, porte nouvelle.

Gustave Eiffel conçoit, mélange les poutrelles,
Les agence en une érection de fer.
Il calcule, ça tient :
On peut envoyer les pièces détachées au Chili.
L'église San Marcos est une cathédrale métallique à la structure cocasse,
Au plafond lui-même moulé de feuilles de fer.
Seule la porte est de bois.
Et Gustave continue avec le bâtiment des douanes,
Estampille de son nom les briques rouges.
Face à notre l'hôtel, dans l'ampleur écarlate des bougainvilliers,
Sommeille le défi ferrugineux de l'étrange cathédrale.

Gare pour La Paz.
Un train par mois disait Hector.
En fait, il y en a quatre par semaine,
Qui s'époumonent vers les sommités des Andes,
Vers l'inconnu bolivien,
Et qui ne consentent à redescendre que sous les latitudes en cuvette de La Paz.
En sens inverse, il ne s'agit que du maigre retour à la mer de la Bolivie,
Qu'un jour de 1883 a décrété aride,
Qu'un jour de 1883 a renvoyé dans le vent de l'Altiplano.
Ce train est le trait d'union du traité de 1904.
La crémaillère historique de la première locomotive
Est échouée sous les ombrages de palmes de la place Baquedano.
Vapeur au repos éternel.

Allée des hauts palmiers,
Qui agitent des têtes de verdure,
Comme un défi vertical au désert ;
Ils flirtent avec la stature dressée du Morro.

Et Arica étreint le printemps pour l'éternité :
« Jamais, sur le ciel repeint chaque jour,
Ne s'avançait la fragile nef d'un nuage. » (Pablo Neruda)


Les Péruviens se sont retranchés sur le Morro.
Citadelle rude, mais on les tient.
55 minutes de baïonnettes hurlantes et l'histoire nous offre la ville.
Chilienne désormais.
« Arica, éternelle Arica, plus grande est ma loyauté. »
C'était l'année 1880.

Argent des marins poissons.
Argent des marines moissons.
Clarté.

« Les filets qui tremblaient dans la lumière
Ressortent toujours aussi clairs de l'océan. » (Pablo Neruda)


Nous nous régalons à nouveau des arrivées fraîches,
Qui distillent leurs odeurs pélagiques
Sur la frange marine du port.
Etals gourmands.
Voraces et bagarreurs,
Une armée de pélicans accueille nos objectifs également moissonneurs.
La pellicule imprime la quête goulue des volatiles.

Plus haut, le vol tournoyant des condors du Pacifique, petits d'envergure,
Tire lentement la nuit sur le Morro.
Sur celui-ci, l'étoile de fer s'apprête à devenir le phare nocturne.

Où ?

Nous étions presque en Argentine,
Presque en Bolivie,
Presque au Pérou.
Nous étions au Chili.

Santiago

C'est une plaine agreste avec le poinçon des collines.
Huélen - Tupahué : les Indiens sont heureux.
Et les noms changent…
Santa Lucia - San Cristóbal : les Espagnols sont heureux.

Paseo Ahumada.
Pédestre.
Dominicaux, les Chiliens déambulent à l'ombre de la haute stature du modernisme.
Paseo Huérfanos.

C'est dimanche après-midi et Santiago s'aime.
Et se mêlent les bouches.
Partout, les bancs sont investis d'amoureux.
Au fond, la cordillère voilée acquiesce, protectrice.

L'omniprésent fondateur Pedro de Valdivia exulte,
Témoin sa lettre au roi d'Espagne, datée du 12 février 1541, qui mentionne :
« Il semble que cette terre ait été créée par Dieu pour que chacun ait tout à portée de la main. »
Heureux homme, tout est là, y compris les Indiens rétifs.

Cerro Santa Lucia se souvient,
Comme une île de son secours à l'Espagnol,
Englué dans la mer des Indiens ;
Les premiers temps de San Yago de la Nueva Extremadura furent délicats.
Les cascades de jardins dégoulinent de fraîcheur,
Alimentent la source de la fontaine Caupolicán.
Oasis citadine.
A ses pieds, à l'ombre embrassée des jeunes amours,
Flâne doucement la place Vicuña Mackenna.
A ses pieds encore, l'hommage rendu par la fresque
Aux symboles de la vie de Gabriela Mistral.

Avenida Bernardo O'Higgins, artère de vie de Santiago.
Plaza de la Constitución.
Dans ce quartier pullulent les banques ;
Ainsi l'avait voulu Pinochet.
Tant qu'elles en écrasent presque le palais de la Moneda,
Qui rampe en austérité parasismique au pied des géants capitalistes.

L'histoire du palais de la Moneda
Est peut-être demeurée par trop inavouable ;
La nuit, la Moneda est une sombre carcasse quasi invisible.
La lumière semble l'avoir fuie.

La Plaza de Armas est le cœur historique de la ville,
Cœur que les Indiens ont inlassablement transpercé de par le passé.
Artistes et camelots animent le printemps vespéral.
Coloniale, classique ou résolument moderne, l'architecture mêle ses styles.
Elle a la patience obstinée et reconstruit ses meilleurs bâtiments,
Au fil du temps qui tremble.

Le río Mapocho est «le fleuve qui se perd dans les terres» ;
Il est également le fleuve qui perd les excès de la dictature.
Fleuve Mapocho.
Sang de Santiago,
Sang des Chiliens,
Fuite des crimes, lavés par ses eaux.
Sombres heures.

Incursion en sous-sol, c'est Paris sous terre, en plus propre !
Rutilant, le métro est de technologie française.
On nous parle français d'ailleurs :
Sympathie avec une professeur enseignant notre langue.

Artère Pío Nono,
Pour le repas de midi ombragé,
Pour le délire bovin et vineux de la parilla le soir,
Démarrage au Pisco Sour.
Le ruisseau et les deux canaux se sont associés.
Ils délivrent une musique aux joyeux ébats :
Neruda y accroche plusieurs maisonnettes, les agglomèrent :
La Chascona, «la femme aux cheveux ébouriffés».

Le Cerro San Cristóbal est le repère pointé dans la marée grouillante de la cité.
Il domine, regard circulaire, de trois cents mètres.
Le funiculaire vétuste et clean est un premier grappin ;
Attention aux coupures d'électricité.
La télécabine qui glisse sur son dos de sylve
S'enfonce vers la meute nouvelle des gratte-ciel.
Au loin, le rempart scénique des Andes berce la torpeur brumeuse de la ville.
Noir complet dans la cave du musée d'œnologie :
Nous ne dégustons que la frustration de nos papilles en alerte.
Le phare d'albâtre de l'imposante Vierge de l'Immaculée Conception
Rehausse le point culminant,
Tel un symbole des capitales sud-américaines.
Ce mercredi 25 novembre 1998,
On doit statuer, sous les perruques de la justice londonienne,
L'avenir incarcéré du vieux général.
La rue de Santiago manifeste ses contradictions ;
La police poste ses bus blindés, quadrille.
19h : « évitez l'Alameda et les rues adjacentes » dit la radio.
Le conseil s'applique à notre taxi qui contourne la zone.
Direction Bellavista et sa restauration.
23h45 : retour sur l'Alameda, calme et sommeillante, ou presque :
Subsistent les marchands ambulants de la nuit.
Massif maussade, l'immeuble Diego Portales est dépourvu de beauté.

Thérèse balbutie une bribe hispanisante à un policier :
- Quel est donc cet édifice ?
Il nous répondra pudiquement que c'est une salle de conférence.
Mais c'était également l'ancien repère d'un gouvernement de junte.

Quatre salles pour toute la culture latino-américaine :
- Chili - Argentine - Brésil,
- Pérou - Bolivie,
- Equateur - Colombie,
- Mexique.
Ici est conservé l'éternité des cultures originelles,
Leurs traditions, leur mode de vie.
L'impression d'être un peu indien.
Le clin d'œil est Mapuche,
Dans le regard de l'exposition temporaire.
Photos au repos, prohibées, un peu déçues.
Précolombien, ce musée est l'un des plus beaux d'Amérique du Sud.
Il est un refuge d'identité au cœur de notre siècle.

Il pleut sur Santiago

Attention, message codé :
« Il pleut sur Santiago. »

Septembre 1970, la gauche.
Bourgeois et démagogues sont catastrophés.
15 septembre 1970, câbles 236 et 240 :
« CIA à station Santiago. L'objectif est militaire ; ni le Département d'état, ni l'ambassade à Santiago ne doivent être impliqués. »
Patience, mais les intérêts américains piaffent.
Les pots de vin de la multinationale américaine I.T.T. s'opposent, substantiels :
« Si c'est Allende, on donne un tour de vis afin de limiter ses pouvoirs. »
Allende ce fut, le Congrès obtempéra.
Présidence, mais présidence étriquée.
Dès lors, Washington cautionne, finance, amaigri encore la silhouette du Chili.
« Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester tranquilles quand un pays devient communiste par l'irresponsabilité de son propre peuple. » (Henry Kissinger)

Les cercles militaires de Valparaíso fomentent…


A l'aube du 11 septembre 1973, connu comme LE jour du Chili,
Valparaíso est prise en otage ;
On y aperçoit des bâtiments de la marine américaine dans la rade.
Les suppôts de la sédition sont revenus à la charge.

Les vendanges seront belles cette année encore ;
Chaque grain est le soleil des hommes.
Les grappes offrent leur sang à la fermentation ;
Le pressoir est en place, mais armé de fer et de poudre.
Les hommes aux tenues couleur de vignes arpentent les rues.
Vendanges oubliées :
11 septembre 1973.
Le vin cette année a le goût âpre des mauvaises récoltes.
L'histoire est une fermentation lente ;
Dans fermentation, il y a le mot «ferme», et le pressoir l'est.

Et en cette l'aube fatidique :
- 3 appelle 2.
- Ici point 2, à l'écoute.
- Mon général Leigh s'il vous plaît.
- Général Leigh au téléphone.
- Veuillez communiquer à mon général Leigh de la part de mon général Pinochet qu'il lui demande de procéder le plus vite possible à l'attaque aérienne contre les toits du ministère des Travaux publics et de la Banque d'Etat, le plus vite possible, spécifiez s'il vous plaît que l'attaque doit porter sur les toits du ministère des Travaux publics et de la Banque d'Etat seulement, sur les toits, pas plus. Si vous pouvez indiquer l'heure, l'heure du début de l'attaque pour coordonner avec les forces de terre.

Autres toits finalement, autres objectifs :
« Le Président de la République s'adresse à vous… D'après les informations qui nous ont été confirmées, une partie de la marine aurait encerclé Valparaíso et la ville serait occupée. Quoi qu'il en soit, je me trouve dans le palais du gouvernement, et je resterai là pour défendre le gouvernement que je représente par la volonté du peuple. » (Salvador Allende)

« Un siècle entier effeuillait sa splendeur morte,
Sa frondaison de têtes de décapités,
De grosses gouttes de sang tombent des corniches,
Non, il ne pleut pas - pas besoin de parapluie -,
Le temps était à l'agonie et aucune et aucun ne se trouvèrent
Quand déjà du haut de leur trône
Les puissants avaient décrété
La loi létale de la faim et qu'il fallait mourir… »
(Pablo Neruda)


Allende, seul.
Avec l'Histoire,
Avec quarante civils.
Suivent les bombes.
Le Président est la proie du palais ;
Le palais est la proie des flammes.

1973.
Le recours de l'histoire oscille entre accusation et oubli.
1998.

Reste-t-il une radio en état ?
« Les forces aériennes ont bombardé les antennes de Radio Portales et Radio Conceptión. Devant ces faits, je n'ai qu'une chose à dire aux travailleurs, je ne renoncerai pas ! Dans cette situation où me place l'Histoire, je paierai de ma vie la loyauté envers mon peuple. L'Histoire est nôtre, elle est l'œuvre des peuples. Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! » (Salvador Allende)

Le président casqué a pris les armes.
Le président casqué a pris l'arme et pointe sa vie.
Le président casqué disparaît.
Ce n'est là qu'une version des faits.

Voyons celle-ci :
« Après 13h30, les fascistes réussissent à occuper le rez-de-chaussée du palais. On organise alors la défense à l'étage supérieur et le combat continue. Les fascistes tentent de monter à l'étage supérieur par l'escalier central. Vers 14 heures, ils réussissent à occuper partiellement cet étage. Le Président s'est retranché avec plusieurs camarades dans un coin du Salon Rouge. Au moment où il avance vers l'endroit où se trouvent les fascistes, il reçoit une première balle à l'estomac : il se plie sous la douleur, mais n'en continue pas moins de lutter. En s'appuyant sur un fauteuil, il continue à tirer en direction des fascistes qui ne sont plus qu'à quelques mètres. Jusqu'à ce qu'un second projectile l'atteigne à la poitrine, puis il tombe et, déjà moribond, il est alors criblé de balles. »

Ralenti sur image.
Image arrêtée.
Ecran noir, pour 17 ans.

« Celui que la terreur conçut cache l'éclipse,
La lune, le soleil maudit de sa progéniture ensanglantée
Et le Dieu démentiel couve les châtiments :
Une armée de larves blafardes
Aux yeux aveugles court et dresse ses poignards
Pour exercer la haine et l'agonie,
Et là où elles ont passé
Il n'est resté ni livre, ni portrait, ni souvenir :
Même à l'enfant sans voix on attribua
Un nouveau nom et une école de supplices.

Pendant ce temps, dans sa tour et dans sa statue,
L'homme de la frayeur sentait naître la peur :
Il sentait l'ombre dure et sentait la menace :
Il entendait siffler la solitude. »
(Pablo Neruda)

Ce qui est dramatique dans ce poème de Neruda,
C'est qu'il date déjà en septembre 1973.
Il n'a pas de rapport avec cette dictature qui commence à étendre son noir suaire.
Renouvellement terrible.
Quelques jours plus tard, Neruda, impressionné et malade, mourut.

Il a plu sur Santiago.
Mourez, sombres généraux (Toi surtout, Pinochet) ;
Que les volcans soient votre cendre,
Gris uniforme.

La visière a ombré le visage.
Exil.
L'histoire a sali les visages.
Les vraies raisons sont au nord, bien plus au nord.

Il a plu sur Santiago.
Mais il y a dans le ciel du Chili
Cette pureté qui apeure toutes les dictatures.

1991 et une (certaine) démocratie retrouvée.
Le rapport «Vérité et réconciliation» est publié ;
Les sentences politiques végètent…
Peine perdue.
Les politiciens s'amusent.
Les dictatures perdurent en sous-jacent.
Le monde invisible.
Chili d'amour et d'ombre, comme le titrait Isabel Allende.

« Un peuple qui ne fait pas de justice à ces morts est un peuple maudit. »
(Proverbe indien.)

Valparaíso

« Je devins infini quand je gagnai les mers.
J'étais plus jeune que le monde entier.
Et sur la côte à ma rencontre s'avançait
Dans son immensité le goût de l'univers. »
(Pablo Neruda)

1535 :
Sur le promontoire rocheux, Juan de Saavedra scrute l'océan.
Les senteurs de boldo et de maitén lui insufflent le trouble.
Nostalgie.
Le site est inoubliable.
Ce sera le Val du Paradis, Valparaíso.
Attendons l'inévitable visite de Pedro de Valdivia (encore lui !), ce sera pour 1547.

Quarante-deux collines pour que le site soit peuplé de mythe.
Je ne suis pas marin et pourtant j'en ai rêvé.
Quarante-deux escalades.
Valparaíso.

Trois artères de repos, océan frontal.
Le reste n'est que délire tournoyant, de recoins secrets,
Sur lesquels les ascenseurs lèvent un coin de voile panoramique.
Valparaíso.

Bon, ça y est, on y est,
Par la voie moins reluisante du bus, les époques changent.

Ils sont tombés aux fureurs marines d'Iquique, héros chiliens statufiés de bronze :
Prat, Condell, Serrano.

Une tour étroite, une horloge au sommet.
Des Anglais se sont immiscés dans l'exiguïté des rues :
Hôtel Turri.
Du nom de Turri dont nous convoitons soudain le restaurant surplombant,
Alors ascenseur.

Ascenseur encore.
Ascenseur Artillera.
La baie ouvre l'enchantement du matin.
La marine séjourne dans la blancheur de l'Académie militaire.
Discipline - Patriotisme - Loyauté - Honneur militaire - Respect pour les citoyens :
On dispense ces valeurs marines.
Casquette droite et pli de chemise impeccable.
Jouxtant cette rigidité, c'est le musée naval qui nous intéresse.

Accroché au rivage, en coin de baie,
Les deux tours du Muelle Prat sont la terminaison batelière.
Gardiennes de la mémoire portuaire,
De tous ces rafiots éreintés qui ont troqué voilure et mâture
Pour le règne du fer et des containers.
Il y a deux siècles pourtant, aucun de ces docks n'existait ;
Témoin ce document de 1799 :
« On éprouve un pincement au cœur à la vue de ces porteurs, plongés jusqu'à la poitrine dans une eau qui, de l'avis général, est plus froide que dans n'importe quel autre port du monde. »

Muelle Prat,
Où la statue agenouillé de Christphe Colomb
Semble redécouvrir un bout d'Amérique.
Avec peut-être des sentiments hispaniques voués à l'échec.

Sein nourricier de Valparaíso,
Blotti dans un creux de port, dans un creux de vague.
La pêche rapporte de bien beaux étals,
Est une petite confrérie d'embarcations multicolores,
Qui défie de beauté tous les monstres accostés
Qui l'entoure, dominateurs.

Gris militaire. Patine de dissuasion ou de putsch.
L'armée veille aux limites de la rade.
Ses radars écoutent notre visite.

« Qu'il n'y ait que moi seul errant dans tes secrets :
Qu'il n'y ait que ma voix au milieu de tes haies d'embruns à découvert,
Et sur tes escaliers où la maternité saumâtre de la mer te donne son baiser,
Qu'il n'y ait que mes lèvres sur ta froide couronne de sirène,
Elevée dans l'air des hauteurs,
Amour océanique, Valparaiso. » (Pablo Neruda)


Les cerros sont ces buttes qui apportent de l'espace
Au déchirement côtier de Valparaíso.
Alors les hommes ont lancé des grappins de fer et de bois
A l'assaut du vide.
Structure équilibre.
Faites donner un coup de vapeur.
1833 : le premier ascenseur escalade le Cerro Conceptión.

« Mais bleu et rose, rongé et amer entrouvert parmi ses toiles d'araignée
Voici, dressé en fils, en ongles, en plantes qui s'agrippent,
Voici, triomphateur, loqueteux, couleur de cloche, couleur de miel,
Voici, vermillon et jaune, pourpre, argenté, violet,
Morne et gai, secret et ouvert telle une pastèque
Le port et la porte du Chili,
La mante radieuse de Valparaíso. »
(Pablo Neruda)

D'antiques trolleybus aux rondeurs vertes et grises
Traînent les câbles dans leur reptation famélique.
Le mythe traînait, il y a peu, dans les innombrables bars de marins avec :
- Des marins justement,
- Des hommes d'affaires,
- Des prostituées,
- Parfois Pablo Neruda.
Allez, il y traîne encore, un peu d'imagination !

« J'allai à la fenêtre : Valparaiso
Ouvrait ses mille paupières tremblantes,
L'air et la nuit de la mer entrèrent dans ma bouche,
Je vis les lampes des collines,
Le frisson de la lune maritime sur l'eau,
L'obscurité semblable à une monarchie parée de diamants verts,
Tout le nouveau répit que m'accordait la vie. » (Pablo Neruda)


Air cobalt ce matin.
Chaque bâtisse suspendue est une femme
Qui frissonne de beauté,
Dans la fraîcheur du printemps océan.
La teneur vive des demeures coloniales s'accroche à de funambules destins.
Grappins intrépides.
Grappins de bois, de câble, de crémaillère,
Les ascenseurs-funiculaires hissent et ho nos regards,
Elèvent notre embrassade de la baie.
Raides et tortueux, les escaliers complètent le dispositif,
Puis repus, s'aplanissent en une multitude de belvédères transversaux.

Le soleil est le joueur céleste du matin :
Il s'infiltre dans les étroits secrets des rues resserrées,
Irradie d'ombre et de couleurs le relief des façades.
Dissimulés à l'ombre modeste de petites entrées :
Un écriteau, un ascenseur, Peral ou Turri.

Congreso Nacional,
Bâtiment du modernisme.
Goût douteux, coût douteux.

« Le Marché, dans la rue,
Dans Valparaíso qui serpente,
Se déroule comme un corps vert qui court un seul jour et scintille,
Et puis la nuit avale l'éclair végétal des marchandises,
Le linge gauche et propre des travailleurs,
L'enchevêtrement des étals aux fers inexplicables. » (Pablo Neruda)


Ultime ascenseur :
Tunnel de 150 mètres, hausse verticale, passerelle et tour de 80 mètres.
Polanco est le plus insolite.

En face de nous, la baie est ouverte sur l'émeraude du large,
Et le bateau est une partance perpétuelle.

Humeur yoyo

Je vis des hauts et des bas,
D'ascenseurs en ascenseurs.
Valparaíso.
Ce matin, je bats pavillon de complaisance.

Nous irons jusqu'à Valparaíso

« Nous irons jusqu'à Valparaíso… »
Chantait le cap-hornier,
Lorsque la mémoire d'un canal l'a trahi,
Quelque part vers Panama,
Lorsque les voiles se sont envolées.

« Et voici que sur le miel de la mer navigue la statue de proue,
Toute nue,
Enlacée par le cyclone mâle qui l'incite. » (Pablo Neruda)


Cap-hornier ;
Sur ton visage la mer a dessiné tant d'écueils,
Elle, ta femme volage,
Qui parfois vole jusqu'à ta vie.
Elle qui possède tant d'éperons brisants.
Mais sur laquelle tu ne peux t'empêcher
De glisser ton étrave d'amour.
« Je t'ai convié à la joie d'un port agrippé à la fureur des hautes lames
Plongé dans le froid du dernier océan, vivant dans le danger,
Belle est la sombre nef, la clarté vespérale des mois antarctiques,
La nef au plafond amarante, la poignée de voiles, de maisons ou de vies
Qui ont revêtu en ces lieux des tenues d'honneur, et de drapeaux
Et s'agrippèrent en tombant dans le séisme qui ouvrait et fermait l'enfer,
Quand enfin les hommes, les murs, les choses se prenaient par la main,
Unis et délabrés dans le râle de la planète. » (Pablo Neruda)


Le marin peut toujours entrer dans le café Ingles,
Le Yaco, le Black & White ou la Nave.
Pour s'apercevoir que le Pisco est amer.
Les yeux vivent alors la trace sépia des antiques photos.
Après le Cap Horn, Valparaíso, l'escale, la «Perle du Pacifique».

L'histoire se replie toujours avant ce que nous vivons ;
Las, nous ne connaîtrons pas celle de Valparaíso.

Stairway to heaven

Ici Valparaíso.
Je dois m'avouer heureux jusqu'à l'essentiel.
Certes hyper attentif à la tire des voleurs d'appareils photo.
Mais rien ne se passe.

Gamines et gamins redevenus,
Aux yeux de découverte, aux yeux de baie,
Nous passons notre temps à jouer dans les «ascensores».
Cherchez-les, il y en a seize.
Nous nous suspendons aux crémaillères suivantes :
- El Peral,
- Artillera,
- Polanco,
- Turri,
- Los Lecheros,
- Monjas.

Du haut de ces promontoires assurés,
« Dans le murmure d'une vague du Chili
Nous observons sous le charme,
Un paquet de mer verte et de vent bleu. » (Pablo Neruda - lignes oranges)

A Valparaíso, ces ascenseurs d'un autre temps
Sont classés monuments historiques.

Fin

Isla Negra.
C'est devant cette marine que nous prenons congé du Pacifique.

   Océan…

Encre.
Pablo Neruda.
Douce houle des poèmes.
Ancre.
L'ancre vit sa rouille à jamais, en front de mer.
Ancrée.








« Et avec de petits yeux de cheval
Je vis se lever le plus grinçant des rideaux :
Un rideau qui montait en souriant à prix fixe :
Celui de l'Europe fanée. »
(Pablo Neruda)

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©Christian Girault, tous droits réservés
Chili 1998
Chili 1998
Les textes sont extraits de "Poème lointain Neruda"
Les textes sont extraits de "Poème lointain Neruda"