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Nuances de balsam (Riga)




Nuances de balsam
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Sur les rives de la Daugava

Daugava, fleuve large. La population avait l'habitude de venir s'y laver du christianisme, après le passage évangélisateur, s'imprégnant à nouveau de ses coutumes païennes. Depuis la Baltique, on remontait un peu la Daugava et puis paraissait Riga, belle du XIIIe siècle. On empruntait le cours d'eau, à la suite de la mer aux temps des chemins de la Ligue hanséatique. Et des liens particuliers unissaient la ville à la germanique Lübeck. On venait d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Angleterre ; on venait chercher les produits de l'Orient ; pour l'échange, on apportait les marchandises et les produits de l'Occident. Une tempête amena un jour, dans ses eaux plus calmes, le commerce des Vikings. Déjà dans les terres, à huit kilomètres de la Baltique, Riga ne souffrait pas des glaces hivernales. De là provient aussi son importance ancestrale.

Un choix vite étayé

Une pluie battante a entrouvert notre journée nouvelle, zébrée par les clameurs soudaines du tonnerre. Tout cela résonne sur le métal des toitures. Mais il nous reste un peu de sommeil en sursis. Au petit-déjeuner, tout s'est calmé et la sono nous revigore avec de vieux succès de Carlos Santana : Oye como va ? Après quoi, nous nous enquérons de nos pérégrinations du jour, auprès du réceptionniste :
- De votre propre avis, entre la visite à Jelgava ou à Sigulda, vous choisissez quoi ?
Tout de go, il répond :
- Sigulda !
Partons donc explorer son conseil, par l'étape de la gare routière.

La plaine que nous traversons est historique pour la Lettonie, traversée par le fleuve Gauja, à l'importance cruciale. Il était trait d'union entre la Russie et la Baltique, donc l'Europe. Mais cet axe était aussi convoitise, alourdis de son cortège de conflits. Alors de multiples châteaux se dressèrent, défensifs si possible. Cette contrée est demeurée mystère. Epaisses forêts, sombres grottes.

Sigulda, lieu de mystères

La région, nommé jadis Segewold, est une histoire complexe entre les Chevaliers Teutoniques, l'évêque de Riga de cette époque, et toutes les tribus locales. La Chronique Livonienne en Rime relate l'existence de Sigulda, documentant le château médiéval, édifié par les Teutoniques. Cette forteresse fut prise, puis transformée en couvent, par l'Ordre de Livonie. Un petit peuplement groupa ses activités à proximité, artisans et commerçants. Mais les techniques d'armement évoluèrent, discréditant la puissance de cette place forte. Vinrent les règles lituaniennes et polonaises. Et lorsque la Suède et la Pologne se donnèrent la guerre, le château fut détruit.

Le manoir de Sigulda a grandit à l'ombre de la carcasse du château. Il affirme ses structures en angles, stylées néogothiques. C'est en 1889 que Sigulda acquit une véritable importance. Le propriétaire du manoir était alors le prince Dmitri Kropotkin. Il entreprit le développement immobilier en négociant ses terres pour y implanter des cottages, qui furent très prisés par les habitants aisés de Riga. Sigulda commença alors à faire le bonheur des touristes. Tout à tour centre de l'Association de Presse de Lettonie ou sanatorium, le XXe siècle édulcora sérieusement le romantisme de l'établissement. L'entrée de la tour est ouverte, voyons ce que réserve l'étage. Une plaque en letton devant une double porte distille l'incompréhension. Je pousse la porte, c'est le Conseil de la Région de Sigulda qui s'est installé dans ces murs. Le romantisme demeure en panne. Alentour, le jaune de quelques façades est couleur de tradition. Dans l'ensemble des pays baltes d'ailleurs. Il habite les dépendances du manoir. Traversant l'entrée restaurée de la forte tour carrée hérissée de créneaux, nous entrons dans le domaine des ruines. La forteresse des Chevaliers est bien fatiguée. Dans cet état, elle est qualifiée de ruines romantiques. La ville distille les concerts dans ce décor lors du Festival de Musique d'Opéra, dans les notes classiques du petit amphithéâtre.

La région proche de Sigulda a toutefois développé son attrait touristique ; les chemins habillent l'intérieur des forêts. Nous sommes avalés par la nature et toute l'épaisseur de ses arcanes. Etres magiques, éléments magiques : les forêts, les lacs, tout fait prospérer l'humus des légendes. Une légende édicte : « Le jour de Noël, un boiteux est arrivé au village. Il a rassemblé les habitants et les a expédiés dans la forêt. C'est ainsi que des milliers de jeunes gens se sont retrouvés rassemblés et se sont transformés en loups. Ils ont pris la forêt d'assaut, ont mordu et dévoré des animaux, ont bu leur sang. Douze jours plus tard, ils en sont ressortis et sont redevenus des hommes. »
Voici la vigueur qui croupit sous les ramures lettones. D'une manière générale, les trois pays baltes sont peuplés de personnages bizarres et de monstres. Telle était l'imagerie populaire des opinions occidentales. A Sigulda, le loup-garou se nommait Karis ; il avait le pouvoir de jeter des sorts aux animaux, de provoquer la maladie chez les enfants.

Pour devenir un loup-garou, il faut passer à trois reprises entre les racines du pin, nu, et à reculons. C'est le dit de la croyance populaire. Il faut aussi avoir foi en la liberté et se battre pour la justice. On comprend alors bien des choses inaccessibles à l'homme. Ceci est le concept bénéfique du loup-garou. Et ses actions sont utiles au genre humain. Ces loups-garous se rendent en effet en enfer trois fois par an : à la Pentecôte, à la Sainte-Lucie et durant la nuit de la Saint-Jean. Ils peuvent aller y chercher le blé volé par les sorcières et le ramener sur terre. Du combat contre les sorcières, ils ramènent également la fertilité des champs. Seraient-ils alors les chiens de chasse de Dieu ?

Turaida, château rouge

Charme indéniable, le château de Turaida se découpe dans sa tranche de nature franche. Nimbée dans les halos brumeux de la forêt éternelle, sa forme rouge étend ses lignes nettes. Depuis sa belle restauration, il lance à nouveau la faction ardente de sa tour ronde. Turaida, le jardin de Dieu. C'est une traduction découlant du livonien ancien. Et il est vrai que l' endroit est divin, ainsi niché. Ce château épiscopal était le palais rouge de l'archevêque Albert de Riga. Il fut établi en 1214, sur l'emplacement d'un ancien bastion live, juché en colline. Une haute tour ronde a surgi des arbres. Sa vue stratégique plonge sur la Gauja. L'évêché tenait là sa haute cour. Et parfois, l'évêque venait loger sur place. La Livonie périclita et la résidence devint une résidence privée qui, faute d'entretien suffisant prit le visage de la fatigue. Puis, une explosion dans le magasin des poudres la rendit au destin des ruines. C'est la naissance du tourisme qui réveilla le site. Une plate-forme panoramique fut installée dans la grande tour circulaire. L'escalier s'enroule à l'intérieur, spirale qui englobe les pièces, rondes elles aussi. Des recherches permirent de reconstruire brique par brique, avec la volonté de lui rendre ses allures du XVIe siècle. Quelques pans de murs se terminent encore en dégradé, attendant la suite de l' ouvrage. Aujourd'hui, l'endroit offre quelques belles expositions qui font revivre l'histoire. Un petit musée occupe le grenier du XVe siècle. Il nous dépeint l'Etat livonien, de 1319 à 1561.

Une table, rue Rozena

La rue Rozena est une petite artère, connue comme la plus étroite de la ville. Elle a conservé son pavage typique du Moyen- Age, avec sa rigole centrale et les côtés légèrement rehaussés, afin que les bâtiments ne soient pas endommagés par les eaux de ruissellement. La légende s'amuse et reconnecte le temps à l'époque des robes à crinoline. La municipalité avait instauré un code de bonne conduite pour le croisement de ces dames dans des rues telles que celle-ci. Devait céder le passage celle qui était la plus jeune et de rang moins élevé. Mais un jour, il arriva que deux protagonistes ne pouvaient décider qui était prioritaire. Cela dura, et un jeune artiste demanda alors laquelle était la plus jeune. C'est alors que les deux femmes se toisèrent, tournèrent les talons et s'en retournèrent dans leurs directions d'origine…

Joie ! Le restaurant indiqué est d'invitation médiévale, à l'orée de la petite rue étriquée. L'escalier plonge en sous-sol, sombre, comme il se doit. Et il débouche sur une vaste salle ourlée de respectables voûtes. Formes d'ogives et ménestrels qui tirent la sérénade. De lumière, peu au niveau de la table, une bougie. Pour ma part, après l'expérience vécue précédemment à Tallinn, je suis aux anges : tenancier, emplissez chopines et envoyez ripaille !
« Il convient de le boire, le vin qui est tiré.
Il convient d'oublier qu'au lieu d'une bannière
Nous n'arborons plus guère qu'un manche de cuillère. »
(Māra Zālīte)
Avec cette lumière grêle qui rase la table, nous sommes un peu confinés en discrétion. Parfois, nous distinguons à peine le contenu de l'assiette. Mes papilles accueillent la chaleur de la soupe de chevreuil, avant de se délecter sous les saveurs d'un plat de canard. Vers 23h30, nous partons nous enquérir de notre saveur de balsam. Quelques rues d'encre et nous retrouvons la porte du Black Magic… close, toutes lumières évanouies. L'employée aurait pu nous prévenir précédemment de la fermeture rapide le lundi. Il ne reste plus qu'à s'enfoncer dans les profondeurs horizontales des forêts du sommeil.

La place emblématique

Nous sommes de retour diurne à la place de l'Hôtel de Ville. La «Maison Neuve» abritait jadis le Hall des réunions, face à l'Hôtel de Ville. Et puis la guilde des commerçants célibataires en fit son affaire. C'est par son saint patron, saint Maurice, homme de couleur, qu'elle acquit le patronyme de «Maison des Têtes noires». Sobre à l'origine, elle contracta avec le temps les décorations du faste ; celles-ci habillent le fronton gothique pourvu de gradins à volutes, puisant leur inspiration dans le maniérisme hollandais. Le fil des siècles compléta la parure. Mais c'est à partir de 1896 que bien des changements s'opérèrent. Apparurent alors sur le pignon les représentations sculptées de Neptune, de Mercure, de l'Unité et de la Paix. Ils sont surmontés chacun d'un blason de ville hanséatique. Et au sommet héraldique des girouettes, il semble bien que sous ce cavalier d'or, se débatte encore un dragon transpercé. Présence de saint Georges ?

Les guerres tuent les villes et Riga chavira, la place fut détruite. 1941 : le plomb nazi anéantit tout. Les ruines pleurent. Et les Soviétiques s'acharneront ensuite sur les restes de la carcasse. Tous têtes noires de l'apocalypse. « Anno 1334… renov. Anno 1999 », la phrase inscrite de l'horloge atteste d'une renaissance. 1999. La maison des Têtes Noires brille à nouveau, fraîchement reconstruite. Elle a emmagasiné toutes les vicissitudes de la ville. On renforça les fondations en 1994, les véritables travaux de réédification ne débutant que l'année suivante et se déroulant sur quatre années. Renaissance : c'est que l'ancien bâtiment arborait la citation : « Si jamais je devais tomber, vous me relèveriez ». Dont acte.

La profusion affiche la richesse. C'est que ce n'est pas Tallinn ici. Or, statues allégoriques. Le poisson d'or est hommage à la Baltique, à la route de la Ligue hanséatique. Et voici encore, sur un angle de la maison, un inéluctable saint Georges et son acolyte monstrueux. Ce dernier, un poil piteux, vient mordre son bouclier, orné de la tête du maître des lieux, saint Maurice. Des trèfles et des piques d'or cerclent la sublime horloge astronomique. Toutes les inscriptions en dorure éclatent en contraste céleste sur son ensemble bleu. Elles indiquent, en sus de l'heure, le jour de la semaine, le jour dans le mois et le mois lui-même. Et aussi la forme de la lune.

Toute la place de l'Hôtel de Ville à été relookée en 2001, pour la commémoration des huit cents ans de l'ancienne hanséatique. On a scandé au centre la statue de Roland, celui-là même magnifié par la chanson, emblématique ici en sa qualité de défenseur des opprimés. Statue de chevalier à l'épée vaillante. Ces statues étaient répandues dans toute l' Allemagne du Nord au XIVe siècle, vertus de liberté et de justice. Ce genre de représentation ne plut pas à l'ère soviétique, qui s'en affranchit ; nous voyons une réplique, mais qui a l'avantage d'être neuve. C'est à partir de la pointe levée de son épée que l'on initie toutes les distances de Lettonie démarrant à Riga.

L'église Saint-Jean

Sous l'église Saint-Jean dorment les fondations du château de l'évêque originel de Riga, l'évêque Albert von Buxhœveden. Il fut, il y a bien des lustres, le fondateur de la ville. C'est un peu de la genèse d'une capitale qui est blottie là. En 1234, ce château fut confié à l'ordre des Dominicains, ainsi que la chapelle attenante. Consacrée, elle devint l'église Saint-Jean-Baptiste. Le temps va apporter ses ajouts, ses transformations, ses agrandissements. Déjà les briques sont rouges. Et puis on construit un pignon très ouvragé, pourvu de ses gradins gothiques ; c'est qu'on cherchait à conquérir le cœur des citoyens par une attirance splendide. On pressentait en effet les changements sociaux qu'allait entraîner la Réforme. Et en 1491, le Conseil de la Ville prit la décision de la reconstruction. L'intérieur sera pourvu d'un plafond magnifique. Les motifs nombreux formeront comme un ensemble d'épis stylisés. Il se dit que ce plafond est le plus magnifique des pays baltes.
« Virtuosité des nervures des voûtes maillées.
Entrecroisements.
Harmonie pourpre et fond blanc.
Fécondité de l'art.
C'est le prolongement des arcs en ogive,
Qui de son dessin irradie jusqu'au centre de la structure,
Délimitant la multiplicité des losanges.
Reste à lancer vers le sol les grands bougeoirs des lustres. »
Le balcon de l'orgue présente neuf souffrances du Christ, sous les traits d'autant de peintures ; quatre apôtres le veillent en terme de portraits.

La Réforme n'a que faire des vagues artistes. Le lieu divin est à la fermeture. On le loue et un certain Schulte en fait une étable ! Dans le couvent, on installe la fonderie des pièces d'artillerie de la ville. Il faudra attendre 1582, et la restitution par Stephan Batory à la paroisse lettone. Et l'époque nouvelle induira d'autres transformations, avec chaire et autel. La superstition faisait croire qu'aucun mal ne pourrait effondrer le bâtiment si quelqu'un y était emmuré. De fait, lors d'une restauration récente, on retrouva les restes d'êtres humains.

L'église Saint-Pierre

Il faut atteler nos aventures à un monstre : l'église Saint-Pierre écrase la rue, ombre austère de Dieu. Le combat des églises, la guerre des clochers, paroisses en lutte : à ma droite, la cathédrale Sainte-Marie, à ma gauche, l'église Saint- Pierre. Deux monstres un peu lourdauds qui percent le cœur de Riga. L'église Saint-Pierre est un estoc décisif qui entaille la vieille ville. Imposante et de fait emblématique, elle affirmait la puissance des marchands et des artisans. A la vue de l'édifice, on affichera point d'étonnement en apprenant que Saint-Pierre est saint patron de Riga. Toujours on agrandissait l'église, toujours on la transformait. Jusqu'à cette année 1690, où l'on finit par la décréter parfaite. Il y a même une plaque de cuivre qui atteste du fait qu'elle est le centre physique et symbolique de la ville. Toujours était-il que le tourment de l'église passait fréquemment par les flammes de l'incendie, pour la grande souffrance de la tour de bois. A l' issue d'une réédification, l'architecture grimpa à son balcon et déclara :
- Je jette mon verre en bas. Que la tour dure autant d'années que le nombre d'éclats de verre !
Et le verre chut. Las, il se reçut sur une meule de foin ; ainsi amorti, il ne se brisa qu'en deux morceaux. Mais cette fois la tour vécut jusqu'au bombardement allemand de 1941. Et le verre est aujourd'hui exposé au Musée d'Histoire et de la Navigation.

Et là, sur un côté de la nef, l'église nous explique comment elle souffrit la guerre. Photos tristes, triste sépia. Destruction nazie, destruction soviétique, nul n'en est véritablement certain. Les accablantes conséquences laissèrent une carcasse haute, sans vie, ouverte aux lamentations du ciel. Paradoxalement, ce sont les Soviétiques qui la relèveront. Certes pas par goût religieux, mais par un souci de conservation du patrimoine. L'ouvrage achevé, l'église est devenue une salle d'exposition et de concert. Et la tour, désormais de métal, ne brûlera plus. Le coq d'or est perché sur une boule, tout au sommet de la flèche. Là sera le symbole de Riga, c'est ce qui avait été voulu lors de l'édification première. Mais chaque fois que l'on plaçait la sculpture au sommet de l'église, on la retrouvait en bas le lendemain matin, toujours à la même place. Désemparés, les artisans finirent par consulter les avis d'une vielle dame, un peu sorcière :
- Façonnez un coq de simple métal et il demeurera en place.
Ce qui fut fait et l'église fut terminée.

La flèche étend sa prière céleste, tranchante, figée à hauteur de nuages, à cent vingt-trois mètres. Un ascenseur, issu de la reconstruction, nous hisse en quelques sommités. Oh, pas en haut de la pointe, simplement à mi-hauteur, à soixante-douze mètres, pour un magnifique dialogue citadin. Un panoramique en tour complet. La ville est alors comme enroulée autour de son axe. Invitée à afficher ses contrastes, ses époques, ses divers styles architecturaux. Le vent souffle en nos esprits, bonheur. C'est un espace un peu disparate que nous détaillons du regard, du zoom aussi. Plein sud, les gros hangars du marché central barrent la ville, parallèlement aux voies du rail. Derrière un bâtiment du plus pur style stalinien pleure des souvenirs soviétiques, cathédrale athée, face triste. Loin sur l'autre rive, la physionomie d'une «Tour Eiffel» moderne capte les ondes encore hertziennes. La tour de la Télévision occupe l'horizon plat de la ville à cet endroit, nichée en un parc. Quelques ponts, la Daugava est large. Le lacis des ruelles anciennes plonge sous nos yeux. Quelques bâtiments plus modernes ternissent un peu l'harmonie historique. Attention toutefois à ce développement anarchique d'immeubles de verre et de béton. L'Unesco veille et brandit la menace du retrait de son label. Le monument de la Liberté étend ses étoiles sur l' avenue éponyme. Au nord, les flèches des églises sont concurrencées par la grisaille en bloc d'un gros immeuble vertical ; puis viendra le temps du port. Riga s'épanche plus modestement outre rive, dépourvue d'intérêt particulier. L'ascenseur dégringole vers le sol de la ville. Sur le square tout proche, le tracé ras de quelques murets a fossilisé la mémoire des habitations détruites par la colère de la guerre, celle où l'Allemand était terreur.

Rue Torņa

Les casernes de Jacob dessinent le long cordeau de la rue Torņa. Façades monocordes jaunes, elles font face aux stigmates des remparts ; eux aussi sont affectés des rougeurs sombres de la brique. Ces fragments d'enceinte reconstitués font pointer le caractère carré de la tour Ramer. Des maîtres polonais, invités, s'étaient acquittés d'un ouvrage remarquable, réputés hors de leurs frontières pour le talent dont ils avaient préalablement fait montre dans le centre de Varsovie. La rue Torņa est longue et rectiligne, tracée d'un côté par l'alignement infini des casernes de Jacob. Elles avaient encore le dessein militaire durant toute l'occupation soviétique. Aujourd'hui reconverties, elles cumulent les échoppes et les bars, mais aussi les ambassades ou les bureaux. Un bouquet d'électronique nous observe. Rendons-lui la pareille et détaillons un instant le magnifique enchevêtrement de caméras à un angle de rue : nos faits et gestes seraient- ils télévisés dans quelques cabinets de surveillance ? Nous cherchons le bar Riga Balzams, échouons : il a changé de nom. Et c'est un postier qui finira par nous l'indiquer. Pause. Midi est l'heure du balsam, tenté en cocktail crémeux, accompagné d'un gâteau de plomb pour l'endurance de l'après-midi. Après quoi, ne pas omettre de goûter son amertume en l'essayant brut. Ce spiritueux se décrit de la manière suivante :
- Noir tel l'encre,
- Epais telle une crème pâtissière,
- Acide tel un jus de citron.
On sait qu'il se compose de zestes d'orange, d'écorces de chêne, d'armoise et de fleur de tilleul ; pour le reste, il faut être admis dans les profondeurs du secret. Les Lettons prétendent que le breuvage est issu de quarante-cinq herbes différentes, et permet la guérison de quarante-cinq maux. N'avait-il pas soigné la tsarine Catherine II d'un mauvais rhume à son passage en Lettonie ? Et elle le qualifia de «merveilleux remède»… et quitta la ville immédiatement ! Toutefois, actuellement, il n'est plus généré qu'avec le concours de vingt-cinq composants.

Guildes et querelles

Voici le temps des guildes, grande ou petite. C'est un emprunt aux limbes des contes de fées. A chaque angle de leurs établissements pousse un clocheton ou une tourelle, à la petite toiture terriblement pointue. Cette architecture est certes gothique, mais qualifiée de «néo», car relativement récente, la prospérité ayant soutenu les reconstructions. Les guildes étaient des institutions à Riga depuis 1221. C'est en 1354 que l'on fonda la guilde de Sainte-Marie. Mais on l'appela rapidement Grande Guilde. Elle était corporation allemande exclusive ; elle octroyait des privilèges aux marchands membres, intermédiaires dans le commerce entre l'Est et l'Ouest. L'institution monopolisa ces échanges jusqu'au XIXe siècle, période durant laquelle des membres lettons et russes la rejoignirent. Enfin, le gouvernement de la ville changea les règles et rapidement tout cela périclita. A la Petite Guilde, voisine d'en face, les intérieurs sont fastueux et les vitraux représentent les armoiries des divers métiers, ainsi que les portraits de ses maîtres. Elle était la confrérie des artisans. Dans le grand hall, les citations énoncent les vertus didactiques :
- « Celui qui administre le bien à son ennemi, fait montre de la plus haute noblesse »,
- « Lorsque le labeur est le gardien de la maison, la pauvreté s'en trouve éloignée ».

Dos hérissé, queue agressive, les chats sont noirs et vindicatifs. Au sommet de la maison dite des Chats, leurs statuettes invoquent postérieurs en direction de la Grande Guilde, juste en face. Défi des attitudes. C'est que l'on refusait l'entrée de la Grande Guide au propriétaire de la maison des Chats, arguant du fait qu'il n'était pas allemand. Et cela le minait. Avec le temps, il finira par être accepté… moyennant procès et une position plus soft des félins ! Ce qui fut fait, à en croire leur attitude débonnaire aujourd'hui. On raconte aussi que c'est l'irruption de la Première Guerre mondiale qui mit fin au différent.

Les automobiles de l'Est

On a fondé en 1972 le Latvia Antique Automobile Club (Club d'Anciennes Automobile de Lettonie), il était le seul dans toute l'ex-URSS. Un de ses membres passionnés, Viktors Kulbergs, sauva de la destruction un modèle très rare de voiture de course allemande à seize cylindres. Il le récupéra dans une usine moscovite : le projet d'un musée pouvait naître. Mais ce n'est qu'en 1989 qu'il ouvrit finalement ses portes. Ce véhicule miraculé est aujourd'hui entouré d'une centaine d'autres. Modèles superbes et bichonnés, désormais historiques. Depuis 1992, ce lieu d'exposition a même été rattaché au ministère des Transports et des Communications. Chaque année, certains modèles sortent pour des participer à des rencontres passionnées dans le pays ou bien encore à l'étranger.

[…] Ce n'est pas comme quand nous étions gamins, ce n'est pas une collection de petites voitures. Non, là, c'est en vrai ! Et des… de l'est pour la plupart ! Mais ce qui attire vraiment est la collection de véhicules du Kremlin. Staline est assis, de cire glaciale, au fond d'une limousine blindée de 6005 cc, pesant sept tonnes, protégée de 1,5 cm de tôle et de fenêtres de 8 cm d'épaisseur : la sécurité du pouvoir affole les chiffres. 40 litres aux cent étaient nécessaires pour mouvoir un tel monstre. Elle fut conçue dans le plus grand secret, sur les ordres personnels de Joseph Staline d'après les plans d'une ZiS -110. Ce sont au total quarante modèles qui furent produits. Ce type de véhicule permettait, durant la guerre froide, de montrer au monde de l'Ouest que l'URSS pouvait produire des voitures de luxe. Leonid Brejnev adorait conduire et souvent il subtilisait les commandes à son chauffeur ; il fut responsable d'une collision avec un camion en 1980, s'étant écarté du convoi officiel pour profiter de sa merveille ronronnante : son étonnante Rolls Royce Silver Shadow, fortement enfoncée à l'avant gauche, est là, devant nous. Le musée présente deux autres véhicules de la catégorie «Kremlin» : une Lincoln Continental utilisée lors de la visite d'état de Brejnev à Richard Nixon en 1973 et une Mercedes Benz 280 SEL, souvenir du dirigeant est-allemand Erich Honecker. Voici une ZiL-111, une GAZ-13 «Chaika», automobiles prisées par la haute société soviétique des années 1950. La ZiL-112 S a des lignes racées, affinées dans le sens de la course ; entre 1963 et 1965, elle battit moult records, mais uniquement en URSS. Passée cette page «russe», les automobiles historiques défilent, nombreuses sont celles de fabrication allemande ; entre, s'échelonnent quantité de motos, de cyclomoteurs, voire de vélos et… quelques voitures à pédales pour enfants.

D'autres automobiles, après celles de musée

A l'issue de ce parcours motorisé, nous réveillons une top model sommeillante, infiniment blonde, nous étions vraiment les seuls visiteurs du musée :
- Pouvez-vous nous appeler un taxi ? Je crois qu'à l'aller nous avons payé la course bien trop cher.
- Normalement, le prix ne doit pas excéder dix lats.
41% de Lettons, 43% de Russes aujourd'hui à Riga. Notre nouveau chauffeur de taxi est russe.
- Dobre dien ! (Bonjour !)
- Hello !
- Nous allons rue Alberta pour l'Art nouveau. Dix lats, c'est OK ?
- Parfait.
Voilà un prix de course raisonnable. En fait, en le positionnant légèrement au-dessus d'une course standard, il fut immédiatement d'accord.
- Cela ne vous pose pas de problème d'être russe ici ?
- Non, ça va.
- Riga est une ville sympa, dynamique et les femmes y sont belles.
- Vous devriez aller à Moscou, elles sont bien plus belles…
Les femmes sont-elles l'Art nouveau du genre humain ?
- Vous connaissez la France ?
- Je n'y suis jamais allé, mais j'adore votre musicien, Jean-Michel Jarre.
« J'ai déjà déposé ma demande et je dois passer des examens pour contrôler ma connaissance de la langue lettone, de l'histoire lettone et de la constitution de la Lettonie. » (Vadim Pavlenko)
Moyennant des formalités telles que celles-ci, les Russes peuvent devenir citoyens lettons, et ainsi toucher à l'Europe communautaire. Tel a sans doute été le destin de notre chauffeur.

Lorsque l'art était nouveau

Ce sont des territoires où la ville a établi ses largesses. A l'orée de l'Art nouveau, les avenues et les rues étaient nouvelles. Il fallait gérer la population accrue par l'afflux de nombreux Russes à l'époque dorée de ce style, au début du XXe siècle. Rue Alberta : on mêle romantisme, national, historicisme, néoclassicisme ou encore rationalisme. Et ces constructions sont parfois tout simplement irréelles. Mikhail Eisenstein est l'architecte vedette, il est le père du… cinéaste russe qui par la suite deviendra célèbre ; entre 1903 et 1906, il a réalisé presque toutes les façades de la rue. Il n'a laissé à d'autres que l'exception du n° 12. L'effet est là, spectaculaire. L'effet plonge son écrin de parcs entre lui et la face médiévale de la vieille initiale. A l'entrée de la rue, prise en enfilade, tout paraît presque uniforme, si ce n'est quelques balcons qui font saillie et des couleurs de façades oscillant de la couleur crème à l'ocre rouge, majoritairement jaune ocre. Mais vue de face, plus en détail, la foultitude des fioritures est un mécanisme complexe qui apporte toute sa richesse artistique. Apparaît l'originale et raffinée couleur bleue qui s'associe aux nuances de crème. Examinons ces atlantes, ces déesses à demi-nues, et tous les encadrements qui décrivent tant de motifs végétaux. Ces visages aussi, au comble de l'expressivité, hurlant, souriant, observant toujours. Il y a aussi toutes ces fenêtres, qui s'abandonnent dans toutes les ellipses de l'imagination. C'est effectivement l'ellipse qui découpe cette grande fenêtre en trois panneaux, délicatesse et retenue surprenante d'une ferronnerie de balcon, et un visage ailé qui arbore sa bonhomie. Mais les lions, ailés eux aussi, ne sont pas loin. S'ils perdent leurs ailes, ils rugissent, puissants sur les toits. Et d' autres fenêtres encore, qui lancent le ciel dans l'édifice, ouvertes et vides. Ainsi souligne-t-on parfois le faîte de la façade. Surgissant de racines et d'un univers feuilles, des bouilles plus monstrueuses veillent. Mais deux profils égyptiens apaisent à nouveau. Et le paon peut épancher sa fierté. Des couronnes, des chaînes, d'autres frises encore, la pierre se cisèle, malléable presque. Et immanquablement, des portails grandioses. Il est vrai que les informations touristiques préviennent : s'il y a un endroit pour l'Art nouveau à Riga, c'est bien la rue Alberta, car elle l'est à 100%.

Il y a un truc auquel je ne résiste jamais : une porte ouverte. Un saut, un escalier. Montons, tout est désert. Cela révèle, à l'étage, l'intérieur décoré fraîchement de bleu et souligné de rose et de quelques dorures. Et deux balustrades tout à fait similaires à celles des balcons délimitent les espaces. Introspection de l'Art nouveau. Havre futur de nouveau riche ? Au milieu de ce décor, étalés sur le sol, seaux, sacs et bâches témoignent des travaux récents. Je retrouve Freddy dans la rue. De telles rénovations sont aujourd'hui la quête effrénée d'une nouvelle bourgeoisie.

La rue Alberta exprimait l'Art nouveau décoratif, sa version ancienne ; d'autres rues alentour présentent un courant plus moderne, le romantisme national.

Un bus pour enfanter la nuit, plein sud

Le bus est le trait de la nuit. Rapide et berçant. Et puis le bus évanouit le temps. Effluves de balsam. Rêve à l'âme. Au solstice d'été, la fête est vive, Jāni. C'est la nuit magique, l'emprise sur les fougères et les fleurs, mais aussi sur les animaux, les humains. Les amis des loups-garous s'appellent les uns les autres à l'approche du coucher du soleil. L'ours le plus grand, l'ours russe s'en est allé ; il est parti s'ébattre en d'autres forêts, plus orientales. Tout le monde a hâte d'allumer le bûcher, pour entonner les vieilles chansons si puissantes. C'est la nuit magique, celle des sorcières. Herbes et fleurs sont bien visibles sur ma maison campagnarde : fuyez esprits maléfiques, fuyez augures mauvais. Le chêne est la vigueur, la virilité. Par croyance similaire, ces qualités gigantesques sont concentrées autour de nos têtes mâles. Nous portons l'imposante couronne issue de ses feuilles. Et mon aimée est bien belle sous sa couronne de fleurs.

Nous saluons le soleil à la nuit.

Le cercle humain se lie autour du grand chêne. Energie, puissance. On le touche et on chante. Et puis vient le cercle de la danse. Et toute la nuit nous enveloppe. Vient aussi le temps la joie du feu extraordinaire et des ripailles de bière. Dansons et chantons encore, tout notre saoul. Goûtez à cette tarte, à ce fromage, restez ainsi éveillés.
« Mélodie ronde des tambours
Danse ailée du feu
Lécher ses flammes
Toute cette énergie peut arrêter la lune et sa cohorte de sorcières »

La roue en flamme dévale la colline ; elle tangue et va s'abattre au bas de la colline. Grains de foule, nous sommes aux anges. Feu d'enfer. Délivrance. Nous sommes des hommes. J'ai vécu dans le temps. Solstice. Et nous deux, amoureux, partirons quérir le mythe de la fleur de fougère, le bonheur de toute une vie, car elle ne fleurit qu'en cette nuit.

Nous accueillons le soleil à son retour.

La fête doit encore durer, faute de quoi l'année sera catastrophique. Danser encore. Ivres de libertés baltes, ivres d' indépendance. Pour finir, nous brûlerons aussi les couronnes de fleurs. Que naisse l'époque nouvelle. Jāni : ce n'est même pas la résurgence d'un certain paganisme oublié, celui-ci n'a jamais quitté l'âme lettone. Vivacité. Le bus danse sur la frontière. Lettonie. Le trait de feu nous a transmis son flambeau de croyance. Les forêts sont peuplées de loups, et sur mon échine, je sens poindre la fourrure…

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©Christian Girault, tous droits réservés
Riga 2008
Riga 2008
Les textes sont extraits du chapitre 3 de Citadines d'Europe (volume 2)
Les textes sont extraits du chapitre 3 de "Citadines d'Europe (volume 2)"