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Imazighen, les solaires d'ocre (Maroc)





Imazighen, les solaires d'ocre

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Les ailes du sud

« Baisers d'une mer à un océan.
Acte d'amour où plongent des dauphins.
L'écume éclate en fleurs sauvages,
Qui se font et se défont, et traînent, oubliées.
Et disparaissent pour éclore à nouveau.
Un monde meurt à l'horizon.
Il naît ici un autre monde, harmonique. » (M. Deltheil)


Extension.
Deux soupirs musculaires, deux bras surpuissants se sont tendus.
Hercule est héros et il a la force du lion.

Séparation.
Europe, vieille et sans cesse relookée, esclave moderniste.
Afrique, vieille et immuable, de mystères et de sortilèges.

Le soutènement apposé par Hercule est durable.
Deux colonnes pour l'éternité,
Deux phares qui ferment les continents :
Ceuta et Gibraltar.
Nous abordons le pays des pommes d'or : les oranges.
Que par ce goulet Méditerranée et Atlantique fondent leurs humeurs,
Amants d'écume.

Frontal ouest, Maghreb.
On approfondit le sud côtier comme une fuite maure.
Reste les écailles couchantes du ciel
Pour souligner notre trace éphémère.

Un peu plus bas, on accroche la fière instigation des minarets.
Du minaret.
Dressé pour détourner le retour à la terre d'Afrique.
Comme une opposition, un souffle d'albâtre pour stopper les avancées océanes.
C'est la mosquée Hassan II, c'est Casablanca.
Monstre liquide qui vêle son écume,
Blancheur similaire en une terminaison costale.
Elément apprivoisé.

Casa tristesse,
C'est l'humeur sombre et désœuvrée de l'attente.
Casa en transit.

C'est une respiration vide et blanche.
C'est une pause terrestre pour l'envol rouge
Et les senteurs pourpres des nuits marrakchies.
Il y a du mirage dans ma tête …

Héritier de ses grands yeux

« C'était le moment du soir où certains objets brillent d'une clarté extraordinaire quand d'autres reposent déjà dans l' ombre. Les rues n'étaient pas encore éclairées et il n'y avait d'autres lumières que celles des rares bateaux au mouillage dans le port, qui lui-même n'était ni clair, ni sombre - simple espace vide entre les maisons et le ciel. Sur la droite se dressaient les montagnes. La plus proche, surgissant de la mer, le fit songer à deux genoux levés sous un immense drap. Une fraction de seconde, mais avec une telle force qu'il sentit le choc du déplacement comme une sensation physique, il se trouva transporté ailleurs, dans un passé lointain… » (Paul Bowles)

Ombres et lumières des époques noir et blanc.
Ailleurs.
Ainsi semblait Tanger.
Mais sur la terrasse, éclairée là-bas, il y avait toutes les convoitises festives.
Et les genoux, dépourvus de drap sont devenus femme.

C'était une maison cossue devenue palais,
Avec ses cascades d'escaliers, ascenseurs pour des fantasias de mezzanines.
Ombre et lumière : apparurent toutes les couleurs d'instants fastueux.

Allons encore danser chez Barbara Hutton ;
Allons encore danser chez la femme de Tanger.
Elle était la pauvre petite fille riche des contes de fées.
Elle était celle pour qui s'élargissait les ruelles au passage de la Rolls.
Accorte médina.
Encore une interminable soirée aux élégances magiques,
Mais aussi à la décadence annoncée,
Fondue en tant de charme et de gentillesse.
Apparaissent des notables maquillés de décolletés,
Enroulés au bras de femmes en smoking, aux cheveux de brillantine,
Convolant aux unes journalistiques.
Transe du ventre, transe de douceur, transe de plaisir,
Là où le nombril n'est plus l'axe du monde.

C'est Tanger et ses nuits de débauche et de contrebande.

Et la remontée naissante du soleil,
Sous des brillances d'émeraudes,
Redonnait une carnation d'aurore au visage de Barbara.

C'est Tanger, qui vibre au jour nouveau et la fête qui s'évanouit.
C'est le regard de désert des Hommes Bleus qui retourne aux sables.

Je mourut heureux,
Entraînant en un lit de rêve le souvenir doré de la femme de Tanger.

L'avion a désormais fui sa ligne d'Europe.
Pourvu des ailes du rêve d'Afrique, je plane au-dessus des ombres
De Jean Genet, Camille Saint-Saëns, Barbara Hutton, William Burroughs ou Paul Bowles ;
Les ombres célèbres de ces gens d'ailleurs, de ces gens de Tanger.

La mort d'un dieu

Atlas est un héros grec.
Atlas est amalgame viril de muscles.
Atlas en résidence de Maurétanie.
Atlas, fierté de Zeus.
Atlas, oublié de Zeus.
Atlas aux terrestres condamnées.
Atlas en mission céleste.

Atlas est las…

Atlas s'allonge sur son désespoir.
Atlas évade sa vie.
Atlas aux muscles fuyants des dunes, Sahara.
Atlas au squelette intemporel.
Atlas aux os pétrifiés.
Atlas au crâne Toubkal.
Atlas à l'échine Mgoun.
Atlas fossile.

Atlas, qui devenu Haut, est le contour des lignes de crêtes.

Je crois désormais à l'essence du mirage.

La cité des ocres

« S'il est encore relativement aisé de trouver de par le monde de multiples témoignages vivants de l'architecture rurale en terre, Marrakech demeure, sans aucun doute, le plus brillant exemple d'urbanité et d'urbanisme modelé avec la terre. L' évidence en est tellement éloquente qu'on a tendance à oublier ce miracle : la terre est ici métamorphosée en cité des hommes. Certes, ce n'est pas une exception : des villes sont élevées avec ce même matériau en Iran et au Yémen, au Mali ou même aux Etats-Unis. Mais il demeure à Marrakech une magie et une ampleur particulières, une lumière et une sensualité qui justifient pleinement son rayonnement et sa renommée. » (Jean Déthier)

Koutoubia, mosquée d'élégance :
Sa nocturne stature constelle Marrakech en son centre.
Les portes de remparts, ne sont que des ponts d'attirance vers elle.
Elle est point d'orgue, aux atours dentelés de stuc.
Que les écrivains publics œuvrent en ton jardin, mosquée des libraires.

Koutoubia mosquée de prohibition :
Je me languis de la tolérance iranienne.
En cette contrée lointaine de Perse, teintée d'intégrisme somnolant,
Toutes les mosquées nous étaient affables et offertes.
Ici, point.
Par le décret protecteur et perpétuel du maréchal Lyautey.

Dans la campagne solaire flottent les douars,
Ces quartiers de nouvelles espérances citadines,
Ces esquifs d'hypothèse où l'emploi n'a pas de vie,
Où la vie tient.

Il faisait partie des gens du ribat,
Ceux qui arboraient le litham, le voile sur le bas du visage :
C'était la horde voilée des chameliers qui déferla.
Les Almoravides étaient le dessein du Maroc, puis s'en allèrent inventorier l'Espagne.
Youssef ben Tachfin, leur chef, initia le pied de l'Atlas à Marrakech.
C'était la naissance, nous étions en 1062.
Berbères déjà.

« Marche vite, passe ton chemin. »
C'était sous la dynastie almoravide.
Marrakech n'était alors pas uniquement séductrice.

La légende berbère fait battre la Koutoubia, cœur de Marrakech.
De là rayonnent les artères et la cité se farde au rouge.
Marrakech, ville de sang, ville vivace.
« Les minarets sont autant de longues veines creuses par où le sang du ciel pénètre dans les mosquées et dans les cœurs avant d'aller féconder les profondeurs terrestres. » (F. Bonjean)
D'autres veines, invisibles et souterraines,
Qui sont comme l'espoir tenace de la palmeraie.
Depuis des lustres, le réseau complexe des khettaras
Etire sous Marrakech son dialogue d'irrigation.
Las, surexploité, il a souvent perdu les faveurs de la nappe phréatique.

Dans les veines de Marrakech court la liberté des années soixante.
Les hippies sont des papillons aux colonies éphémères ;
Ils butinent la confiture de cannabis, le majoun.
Les musiques enivrent et Ouarzazate flotte non loin de là.

« De hauts cyprès dépassent, manifestes, de la touffeur des parcs, et la violence chromatique explose de partout, avec les quatre couleurs de la ville : dominante rouge pour les murs, vert profond et acide pour les arbres, bleu intense pour le ciel, et blanc original pour la toile de fond de l'Atlas (sauf l'été où les neiges disparaissent). Il faudrait dire encore du rayonnement lumineux, qu'il fait les ombres très bleues, et transforme la verdeur de la palmeraie en un puits d' émeraude. » (N. Gasnier)

Lyautey préserve l'intégrité des médinas
Et installe les villes nouvelles à l'extérieur des enceintes.
Le modernisme peut cercler à l'infini la cité gorgée d'histoire,
Et la magie des remparts annihile toute notion d'étouffement.
De surcroît, la couleur ocre sanguine originelle
Rampe à même la ville moderne, par légalité de décret ;
La patte de Lyautey est toujours vivace,
Et garante de la magie des lieux.
Ici, Hivernage, là Guéliz :
Ici un quartier jardin, là un quartier en étoile.
Ici et là, c'était l'expression urbaniste des idées ensoleillées d'Henri Prost.

Ici, Hivernage, là Guéliz.
On a raccroché la ville à la mouvance du temps.
La médina, elle, s'est blottie, fière et féminine,
Voilée d'ocre, empourprée dans son pisé solaire.
Elle dérive en souvenirs médiévaux chaque jour,
Comme les systoles oxygénées du Maroc ;
Elle apporte bonheur et couleurs,
Retient le temps par l'affût carré des griffes de remparts,
Rallonge la vie culturelle.
Les secrets se visitent de l'intérieur.

Extérieur masculin, intérieur féminin :
Fragmentation de la société que tente de bousculer le roi Mohammed VI.

« Veuillez patienter dans l'un de ces trois pavillons à l'extérieur de la ville ;
Le sultan vous recevra dès que possible. »
Marrakech n'était pas ville ouverte à l'époque saadienne.
Ech-Cheik el Mamoun n'avait pas l'accès aisé.
Inclus à la ville avec le protectorat, les pavillons enfantèrent
Les Mille et Une Nuits du palais de la Mamounia.
De palais en hôtel, il n'y a que le pas argenté du profit :
Les fêtes merveilleuses d'antan se sont tues,
Ont cédé la place aux stylos dorés qui paraphent la calligraphie des contrats.
Aujourd'hui, la Mamounia compte et recompte les étoiles de sa constellation nocturne.

Marracalèche.
Il est de bon ton de faire arpenter sa visite aux sabots chevalins.
La ville déroule ses calèches au long de la journée.
Merci, Gaby et Ichchou, de m'avoir laissé préférer le silence de mes sandales.

La culture de la palmeraie est une différenciation en triple étagement :
Palmiers dattiers,
Amandiers, pêchers, abricotiers, grenadiers,
Légumes, céréales, henné.

« La maison marocaine fait en petit ce que la ville fait en grand : elle se ferme au dehors pour mieux s'ouvrir sur le riad, le jardin secret qui fleurit en son cœur. » (F. Garrigue)

La culture de la palmeraie est une différenciation en double étagement :
Palmiers dattiers,
Riad cossu qui se vend, se prostitue aux étrangers de l'argent.
Parfois, la palmeraie suffoque et regrette l'étagement perdu.

Néanmoins, encore respectueux de son cœur,
Le Maroc déforme l'histoire de son nom :
Maroc,
Marrak'ch,
Marrakech.
Retour aux sources.
Retour des sources de l'atlas.
Que trépassent les sécheresses de mon cœur.

Je parcours le manège subcirculaire
Des remparts aux dix-neuf kilomètres s'allongeant,
Sous la protection multipliée des bastions carrés.
L'ensemble ceinturant est percé de souricières monumentales
Qui attirent mes sens vers le mystère voilé des venelles.
Un auvent de cèdre, l'arrondi de tuiles vertes et vernissées :
Ouverture noble en ces remparts,
Une des entrées du palais de Mohammed VI.

Marrakech, cheftaine sudiste…

Les oliviers de Ménara

Ménara, porte d'Atlas.
Reflet.
Toubkal captif en ton bassin.

Le sultan est triste et les deux cyprès en sont les larmes élancées,
Chagrines et noires.
Ménara.
Moulay Ismaïl est souverain en ces terres ; il est échec en des terres sentimentales.

La beauté de la fille du Roi-Soleil est entrée en mes yeux.
Sa main délicate doit être mienne dans les plus brefs délais.
J'en oublie mon harem, à la soudaine fadeur.
Mon vizir est l'émissaire de mes cadeaux insensés.
Il me faut bâtir en gage un palais de Versailles en ce désert.

Que vile est cette princesse de France,
Qui ne consent à vivre loin des siens.
Que douloureux est le souvenir de la princesse de Conti,
Il y a comme de l'impossibilité dans cette liaison.

Disparaître au rythme hasardeux de mon destrier : ainsi naît chaque aube.
Ménara, tristesse infinie.
Jamais plus mon cœur évidé n'y viendra se repaître du reflet de l'Atlas.

De nos jours, le bassin quadrangulaire est la jouvence des oliviers.
Sous leur ramure, on y vient encore célébrer la nuit étoilée en musique.
Les femmes emportent l'eau de Ménara, emporte la baraka.

Rouge orangé

Rouge orangé.
Sang séché de la ville.
Sang de la soif, qui débute à ta lisière méridionale.

Rouge orangé.
Qui rattache tes émois modernes à ton passé.
Couleur de rigueur, architecture monochrome.
Couleur qui fait ressortir les verts des espaces,
Ces poumons des jardins, des quartiers modernes.

Rouge orangé.
Au milieu, comme une chute de ciel,
Le bleu intense des tons Majorelle,
La maison où vécut le peintre,
Comme le regard profond de la ville.

Rouge orangé.
De couleur rebelle, de couleur insoumise,
De couleur si opposée à Casa ou Rabat.
De couleur éternelle,
Marrakech.

Bahia, la brillante

Poussons la porte qui sépare les mondes.
L'extérieur est la rue surchauffée, l'intérieur indétectable.
Un couloir sombre, quelques dirhams, et c'est le premier patio merveille.

Le palais de la Bahia a la beauté hétéroclite de ses diverses adjonctions.
Au temps qui file, il a volé rues et habitations avoisinantes.
Il serpente en huit hectares, en succession de clairs-obscurs :
Cours intérieurs et appartements sont l'enfilade des sens.
Ba Ahmed avait l'embonpoint qui requérait le plain-pied.
Ba Ahmed avait les humeurs architecturales multiples et changeantes.
Grand vizir de Moulay Hassan, puis de Moulay Abdelaziz,
Il leur offrit la Bahia et ses atours andalous.

Le vizir est au comble du raffinement et dispose :
- De chambres pour la sieste,
- De chambres pour la nuit.

Appartements séparés des épouses,
Appartements plus communautaires des concubines.
Evasion ludiques en des jardins d'orangers, de jasmin et de cyprès.
Longue liane élancée de la femme.
D'ombre et de clarté, les moucharabiehs retiennent les secrets du harem,
Seul l'instant de la sensualité appartient au vizir.

Le patio est contact céleste,
Réponse de lumière aux salons sombres et borgnes.
Ici délire l'enchevêtrement du végétal.
Luxuriance des ciselures de plâtre, des entrelacs de pierre,
Luxuriance exotique du peuplement chlorophyllien.

Palais de l'intimité,
Aucune ouverture ne doit révéler ce qui se passe en vis-à-vis.
Ainsi en va-t-il de l'intimité de la médina.
Je découvre une autre intimité préservée.
Les patios ne me permettent pas la photo d'ensemble :
Ils sont obstrués par les peuplades végétales.
Palais de l'intimité.

Lors de la visite, gardez le regard levé à tout moment :
Les plafonds sont d'incroyables tapis de bois.
La finesse et la virtuosité des figures et des couleurs
Sont le voyage émerveillé de l'œil.
Ramenez le tout au sol dans la salle d'honneur
Où le marbre de Meknès absorbe vos pas de luxe,
Où la faïence de Tétouan est le noble habit des murs.

Il y a de la magie du riad en ce palais.
Poussez-en la porte et s'estompe la rue grouillante de la médina,
Déjà s'était estompé la ville moderne en poussant sous les remparts.
La culture arabe ou berbère est le retour au nombril,
Le voyage intérieur,
La découverte de l'harmonie cachée.

Plus au sud déjà ?

Instants berbères.
Souffle saharien.
Tirade d'Afrique noire.
Jemaa el Fna aspire au sud profond.

Avances à la nuit

Les ors rouges, soudain vieillis, de Marrakech
S'empourprent de la timide avancée de la nuit.
La tendresse subite de la Koutoubia se love aux bras d'Atlas.
Baiser de la reine de l'oasis aux rudes forces des escarpements ;
Les teintes désormais violacées se fondent.
Similaires.
La nocturne s'établit.

Equilibre.
Planètes influentes et dorées,
Les quatre boules à la taille décroissante implorent leur maintien par ce magnétisme :
Les éléments sommitaux de la Koutoubia participent aux ébats crépusculaires.
Avances à la nuit.

« Pourtant, à certains moments, les aurores bleutées ou le pourpre des couchants lui confèrent une grâce et une douceur qui étonnent et étreignent le cœur. Et lorsque les derniers rayons du soleil courent sur les remparts délabrés (?), en épousent les contours ocre, en caressent les aspérités rugueuses au point de leur donner la fragilité de la chair, on peut parler - et ce n'est point un paradoxe - de la perfection de l'inachevé. » (Gilles Lafuente)

La lumière est maintenant myriade.
De petits soleils, multiples, redorent la cité depuis leur parvis terrestre.
Ayant repris de la prestance par ce biais,
La Koutoubia reprend son influence sur la ville.
Elle a la permanence d'un dictat pacifique de repérage ;
La bonne âme par laquelle aucun mouton ne s'égare.

Mais risquez un seul pied dans les souks dédale
Et cette influence vous sera occultée.
Alors lentement Jemaa el-Fna s'endort…
N'y comptez pas trop :
En fait la frénésie de la place a redoublé,
Et les nombreuses gargotes nourrissent la fantaisie du lieu.
Longtemps la nuit est emplie de la rythmique du désert.
Ce n'est que quelques heures, au petit jour,
Qu'ici on s'autorise Morphée.

- Tu manges quelque chose ?
- Ah, je peux pas ! Y a la Fatima qui a fait à manger à la maison.
Pour ma part, enivré de l'ambiance et des senteurs,
Visité par la nuit qui m'a fait ses premières avances,
Je dois regagner Kasbah n-Ichchou.

Au jugé, mais la stature guidance de la Koutoubia
Rend logique la lecture obscurcie de la ville.
Dans le plat à tajine frémit le talent culinaire de Fatima.
Il est heureusement loin le temps des troubles du protectorat :
A cette époque, Hivernage n'aurait pas été permis à Fatima…

…Bien des saveurs virevoltent joyeusement dans mon assiette.

Luzerne maudite

Les lacs ont-ils pleuré sur la fin des coutumes ?
Peut-être pas encore.
Ainsi le paysage de tristesse des alentours d'Imilchil,
A-t-il blotti la subsistance de la tradition.

« Ya leily ya aïny »,
Ma nuit mes yeux.
Après le temps de l'oubli, un grand moussem scella la réconciliation.
On lui attribua le titre de grand marché.
Et la fête s'ouvre le vendredi, le jour du marché au bétail.
Le temps du rassemblement aux abords d'Imilchil,
Le temps des femmes à la mante rayée et aux yeux de nuit.

De nos jours, les filles ont le choix libre,
L'esprit libre de tout consentement parental.
- Z'auriez-pas cinquante chameaux pour la dot ?
Hommes en djellaba blanche, les filles toutes en bijoux.
En sous-jacent s'arrangent les dots et les contrats.
Sur place, les notaires fiancent la première année, marient la seconde,
Avec l'appui des douze témoins.

On converge au rendez-vous de l'amour
Depuis bien des vallons du Haut Atlas.
On appartient à une tribu,
Le costume des femmes en est la représentation chromatique.

La polygamie est possible jusqu'à cinq épouses,
Mais c'est rare, il faut cinq maisons.
Le roi Mohammed VI fait évoluer les consciences.

Que l'amour entre par ces fleurs magiques.
Elles sont sept, sises entre les sourcils de la prostituée.
Honneur de cette dernière, apte à la transmission de sentiments,
Qui farde, parfume et appose le henné à la jeune fille en mariage.

Le henné dessine son voyage sur les jambes de la fiancée ;
Djinns et mauvais esprits sont ainsi appelés à se concilier.
«Soyez en paix», «donner la paix», ainsi s'inscrit le message de son nom.
L'adieu de la mère embrasse ses genoux,
La jeune fille est parée de mystère et de voile blanc.
La mule est le véhicule jusqu'à la demeure maritale.
La promise est portée trois fois autour de la maison.
Déposée à demeure dans sa chambre le temps du moussem,
Elle vit les invités et la fête à satiété.
Ses pas pourraient rassembler moult esprits sournois.
Univers de prudence, instants précieux.

« Les hommes sont supérieurs aux femmes et ont autorité sur elles du fait de la prééminence que dieu leur a accordé et du fait aussi des dépenses qu'ils font de leurs propres deniers. Les femmes vertueuses sont celles qui reviennent à Dieu et gardent les secrets de leur époux comme fait Dieu lui-même. Les femmes dont vous craignez la rébellion, vous pouvez les morigéner, les laisser seules au lit ou même les battre. Car Dieu est auguste et grand. » (Coran, sourate «des femmes», IV, 38)
Mais il n'y aura de religion que la récitation de la fatiha, la première sourate du Coran.

La fête éternise ses quatre jours :
Chants, danses, innombrables youyous.
Désormais femme, la mariée a rendu captif le foie de son protecteur :
Là est sise l'incarnation de l'amour.
Qu'il est doux le consommé des époux.
Nuit aux mille étoiles bonheur.
Au matin nouveau, la famille vient constater
Sur le drap, les effets de l'union.
Malheur à celle qui n'aurait pas offert sa primeur à son mari.
Le contrat se romprait de fait.
Sinon, que continuent les festivités !

« La bru a fait le serment d'aimer sa belle-maman
Le jour ou apparemment le charbon deviendra blanc. » (Proverbe marocain)


Cinquième jour, c'est la fin des réjouissances ;
Pour la femme en tradition, c'est le temps de la serpette et de la luzerne.
Hassan confirme, mais le pense-t-il vraiment ?

En suivant l'assif Melloul

Ce lit n'est pas de tout repos ;
Scabreux, il convient de le sonder sans cesse,
De déjouer les contours sournois de ses rocs dissimulés.
Lorsqu'une accalmie limoneuse se fait havre,
C'est le domaine glissant qui aspire nos semelles trépidantes.
Hésitation.
Glissade.
Parfois le bain de boue.

Toujours joueur, le torrent masque son substrat par la suspension orange.
Particules trompeuses.
Orages résiduels.
En se plongeant dans le fuyant ocre de l'assif Melloul,
On comprend la couleur de Marrakech.

Les petits cris de Charlotte agrémentent les passages à gué.
Chêne vert piquant.
Pour ma part, je me transperce le pied et maugrée la haine de mes sandales.

L'oued, qui a depuis longtemps dissout l'aurore dans ses moindres reflets,
Emporte ses couleurs pour notre souffrance.
Si les eaux dansent joyeusement,
Leurs ébats épuisent nos semelles ;
Nos pieds sont en transe, humides que nous sommes.

Caprins et ovins ont entraîné leurs gardiens sur des corniches d'équilibre.
Les cris et sifflements de ces derniers sont la voix des parois de gorges.
Mêlés à une végétation clairsemée dans son peuplement aride,
Ils nous sont invisibles.
Inexpugnables et libres…
Seule parfois la traînée du troupeau quitte le camouflage.

- Eh Hassan, on l'a pas vu le crocodile de l'assif Melloul ?
- C'est parce qu'il est en vacances !
Nouvelle traversée qui patauge, humour aqueux, verbe dissout.

Gueules béantes, les cavernes des parois nous observent.
Quête de l'eau.
A même le vide, ces abris-sous-roche sont des greniers.
Ils recevaient jadis les grandes jarres en réserve,
En stockage opulent,
En protection dissuasive.
L'infime tracé d'une vire en était le seul accès.

Les pins d'Alep ponctuent des traînées en dégringolade.
Ils sont le nouveau peuple des pentes altières, le succès du reboisement.
Gorges en surchauffe, où la pause recherche l'aubaine de surplombs ombreux.
Quinze minutes et nous réinventons la canicule,
Huit heures durant.

Céleste, un couple d'aigles dessine la calligraphie de la liberté
Au-dessus de nos têtes.
Il ont de la fierté dans le vol, comme si l'azur leur était dû.
Envol de nos destins.

La maison jetable

Le temps a fait son œuvre et a érodé la bravoure de la maison.
Le vent a zébré les murs de son souffle lézardant.
Du pisé, de l'espoir et la maîtrise du maalem assurent le bâtit nouveau,
Un peu plus à la périphérie du village.
On abandonne l'agonie de l'ancienne construction patriarcale.
La maison jetable.

Un peu partout sur le passage de notre périple,
Nous traverserons des villages de ruines, des villages de vie.

Le tigmmi est la maison nouvelle, désormais individuelle en signe des temps.
On y conserve précieusement l'aisance de la famille.
On la termine de contours de chaux autour des fenêtres ;
Ainsi mauvais œil et insectes se dissuadent en éloignement.
Enfin construite,
La pérennité de la demeure est un contrat à durée déterminé par les éléments.
Pour tenter d'en influer la fatalité,
Il faut beurrer les linteaux de la porte d'entrée.

La menthe du thé

Le mat est dressé haut dans le ciel.
La tente mess est à l'heure du cérémonial.
Hassan apparaît, touareg de bleu.
La tente devient caïdale.
Les sujets invités forment le cercle carré des matelas.
Un ordre sec et claquant à Hamid ;
Il paraît rapidement, un plateau à la main.

La cérémonie peut débuter :
- Brassage,
- Oxygénation,
- Goulot expert,
- Filet doré.
Le goulot de la théière verse de plus en plus haut, loin du verre.
Aérienne mixture.
Dans les gobelets en plastique rouge mousse la délivrance liquide.
Le «whisky berbère» est servi.
Atay nanaa : c'est l'heure du thé, c'est l'agrément de la menthe.

(atay : thé - nanaa : menthe)

L'équilibre arc-en-ciel

Ce qui suit provient du dit d'Hassan.

« L'orage, c'est les gazelles de ménage.
A l'extrémité de l'arc-en-ciel, il y a des bijoux.

Joindre les deux bouts.
Le contact terrestre le réalise.
L'arc-en-ciel cintre ses couleurs dans le djebel.

Courez Aïcha, Zara ou Fatima,
Courez aux extrémités de l'arc-en-ciel,
Là où abondent les bijoux,
Là où cristallisent le ciel et la terre.

L'aire de battage, dallée d'humidité attend le front tournoyant des mulets.
L'axe de bois central est relégué au rang de sentinelle inutile.
Les murets de pierres empilées courent en épousailles de relief :
Ils sont infinis et s'entrechoquent aux intersections de parcelles.
Les genévriers emplissent le paysage de leurs tourments :
Décor en place, le tonnerre de l'Atlas peut vociférer. »

Nuit chacal

Hassan assène :
- L'orage, c'est le mariage du chacal : la pluie et le soleil.
Nous, incrédules :
- Mais quel rapport avec le chacal ?
Hassan assène :
- Parce qu'à ce moment, le berger est sous l'arbre et alors le chacal peut chopper les moutons.

Atlas à la rude et versatile nature :
Pas même la moindre mouche, le moindre moustique.
Mais toujours au détour d'un rocher, la turbulence d'un enfant.
Reste la nuit des chacals…

Daniel a un avis bien arrêté sur la chose :
- La nuit, tu poses près du campement un gros morceau de viande ; tu attends un quart d'heure et les chacals arrivent.
Mais dans l'Atlas, ces règles restent jouées différemment ;
Hassan assène :
- Tu sais, ici le chacal il est méfiant ; c'est pas un quart d'heure, c'est trois jours.
Nous nous passerons de la présence du chacal.

Retour sur la terrestre réalité du jour :
Un jet de pierre rasant, la fuite du chacal canidé, le chemin ouvert…

L'unité universelle

Le chouia est l'unité de mesure principale du Maroc.
Universelle, elle sert pour le poids, le temps, les distances, l'électricité.
Elle peut également mesurer dans un même élan le temps et la distance,
Notamment au voisinage de la fin de l'étape :
- Hassan, le campement, c'est à combien de chouias ?

Notons toutefois que le chouia semble extensible dans le temps ;
En unité de temps, le chouia paraît plus court le matin que le soir.
Hassan le sait pertinemment et tempère la dilatation dans l'après-midi :
- Cool ! Ce qui reste à faire, c'est du couscous !

Exemple de conversion :
La journée au Mgoun nécessitera onze heures de marche,
Ce qui correspond environ à quarante-quatre chouias moyens.

Il y a encore le micro chouia,
Le petit chouia,
Le grand chouia,
Le chouia royal (ne l'utilisez pas en montagne, trop gros !),
Le chouia des cimes à bec jaune…

Le vent des djinns

Nous changeons une fois de plus de vallée : Tizi n-Igourane.
Ce col est sacré, il rameute toutes la horde des djinns.
Il est conseillé d'y prendre repos, d'y ériger un petit cairn pour le respect des esprits.
Ce qui fut fait.

Spirale des strates, spirale des vents…

Tizi n-Bouzgou, place à vent.
Cet autre col franchit les trois mille mètres :
Il a concentré là toutes les turbulences aériennes : souffle glacial.
Dans le tracé de la rafale se cache la forme invisible du djinn.
Aïcha, c'est sûr, l'a vu.

Hassan pointe son doigt vers l'infini :
- Tu vois, là-bas au fond, c'est la chaîne du Mgoun ; mais on ne peut pas voir le sommet.

Tout l'après-midi, la haute stature dentelée du djebel Ouaougoulzat
Accompagne de son éclat notre évolution merveilleuse.
Au nord de ce fier assaut on ruisselle en Atlantique,
Au sud on se perd en Sahara.

Campement à Igherm Izdern :
Que la fin de journée mette en place toutes des lumières,
Et nos yeux poursuivent le voyage même arrivé à l'étape.
Avec un clin d'œil étoilé aux djinns.

Tableau d'Atlas

« Le Maroc est loin de la perfection.
Mais la beauté de ses paysages n'est jamais altérée » (Tahar Ben Jelloun)


Ici, on dompte l'équilibre au-dessus d'encorbellements,
Comme la suspension altière des torrents.
Ce sont aussi les ombrages des figuiers, des pommiers, des noyers,
Multipliant l'essor de leurs ramures.

Agrippés à des terrassements de pierres savants,
Le vert éclatant du maïs est la réponse humaine
Au périple argent de l'eau.

La montagne, toute en recoins nuancés,
Déroule à longueur de vallées, son vieil adage violacé.

L'irrigation est le talent accompagnateur de notre sente.
La seguia fait battre la vie nouvelle au printemps
Et arbitre le contraste des fonds de vallée ;
Après quoi, il suffit de reporter ce talent en agencement champêtres :
- Terrasses,
- Murets,
- Soutènement,
- Marches,
- …
Hommes et parfois enfants sont les gardiens de la clarté de l'eau domestiquée :
Ils n'ont de cesse de curer, de redresser rigoles et canaux.

« Les Eaux symbolisent la totalité des virtualités, […] la matrice de toutes les possibilités d'existence […]. Dans la cosmogonie, dans le mythe, dans le rituel, dans l'iconographie, les Eaux remplissent la même fonction, quelle que soit la structure des ensembles culturels dans lesquels elles se trouvent : elles précèdent toute forme et supportent toute création. » (Mircea Eliade)

Je suis aveuglé par ces peuplades d'écrins nuancés,
Aux végétales surprises.
Mes mains me semblent tout à coup… vertes :
J'ai attrapé la maladie des couleurs de l'Atlas.
Je suis prisonnier de l'élan coruscant de la nature.

Il est fréquent, à longueur de poussière, en chemin
De rencontrer l'aubaine fraîche des frondaisons de noyers.
Elle est complément de verdure en foisonnement.
Elle est parfois le contraste d'or et d'ombres de venelles endormies.
L'Atlas artiste a toléré les hommes qu'il groupe en villages de terre.

Une demeure de pisé.
Quelques fenêtres forgées,
Le destin ombragé d'une venelle.
Tableau.
Atlas fixatif.
Et je n'ai plus envie de bouger.

Les villages caméléons

Les croisillons des champs déclinent
Des palettes aux verdures juvéniles, aux verdures fluos, aux verdures jaunâtres.

Spectateur et pourvoyeur de nuances,
Le ciel campe sa profonde impassibilité azur ;
Il irradie l'augure diurne.
Entre les deux, de sécheresse inexorable,
De toutes les tonalités abruptes,
Le djebel annexe toute ombre avec force chaleur.
C'est un domaine de soif, où chaque roc semble cultiver des souvenirs solaires.

Les anciens moucharabiehs, ajours de bois,
Sont souvent remplacés par des grilles en fer forgé.
Hassan a l'humeur qui se lamente :
- C'est joli le fer forgé sur les fenêtres ;
  Mais on en trouve qu'au souk,
  Et encore ce sont toujours les mêmes deux ou trois modèles.

Au milieu de tous ces tableaux de soleil,
Je reçois l'agressivité souriante des enfants, de ceux qui apprennent le français :
- Ah bonjour Stylo !
Copyright de gamin.
- Euh… je ne m'appelle pas Stylo.
Et encore, un peu plus loin :
- File-moi un stylo !!!
Copyright de gamine.

C'est à la limite inférieure des déclivités
Que l'homme moule le pisé dans les spectres ambiants,
Et invente les villages caméléons.
Seuls apparaissent alors de petits yeux carrés de fer forgé coloré.
Ouvertures vers l'ombre,
Ouverture aux femmes, aux chagrins de bébés,
Ouverture aux secrets.
Le regard de la vallée…

Mgoun, cousin de Toubkal

« Qui possède une mule passe ses nuits à veiller,
Qui possède un âne tout son content peut sommeiller. »

Nous possédons des mules et Morphée me secourt par intermittence.

5 heures du mat.
Hassan est le réveil de la nuit des intermittences.
C'est le jour du Mgoun, le jour du courage en onze heures de marche.
Le Mgoun est le grand sommet de l'Atlas dans la région : 4.071m.
Il est le cousin du point culminant de la chaîne, le mont Toubkal.
Enfin apaisées, les mules doivent maudire notre barouf.
Chacun son tour.
Le camp se lève dans son auréole de sommeil.

- Qu'est-ce tu vas faire sur ce Mgoun-là ? Y'a rien sur ce Mgoun.
  Si tu veux, je te signe un papier.
Courage, on va quand même y aller.

L'énergie de la collation de Brahim est la bénédiction préalable.
Une certaine volonté lacée aux pieds,
Je m'enveloppe de cette «faveur divine qui donne la chance», la baraka.

Nous partons à l'assaut frontal de la nuit.
Hassan officie à l'aise sur un chemin de ténèbres.
Nous remontons une longue crête obscurcie,
D'où va petit à petit émerger la lueur de nos destins solaires.

La pente a pris de l'ampleur
Et nos yeux retrouvent leur acuité diurne.
Nos pas de sueur témoignent que Mgoun est sommet à l'effort soutenu.
Mais ce jour, tout est clair et le vent a fui les lieux.
Je patauge allègrement dans la caillasse, mais maudit le chant berbère :
- Hassan, ta gueule ! (désolé).
Je dois reconnaître que ses mélopées lancinantes me pourrissent la montée.
Le silence se meurt et les notes labourent toujours mes tympans.

Le pierrier est un enfer de déclivité :
Il copine avec la verticalité, du moins le percevons-nous comme tel.
Nos avons égaré nos sensations de repères, nos sensations d'équilibre.
Mus par l'instinct du sommet,
Nous zigzaguons dans les restes de motivations de nos efforts devenus livides.
Des troupes de djinns narquois dansent sous nos pas…

3.993m.
Pause éreintée.
Pause de soleil.
Pause au belvédère du grand sud déployé.

Je brûle cette dernière pause et pars vers la crête.
Je suis comme suspendu dans l'azur,
Sans existence propre ;
Mes semelles de vent n'ont plus besoin de volonté.
Mes pieds ne peuvent s'arrêter.
Un replat, un cairn,
La signature en graffiti sur un rocher de Lindsay Rendall, l'une des Ecossaises d'hier soir.

Un coup de zoom vers le groupe pour l'accueillir.
Sous le sommet, quelques crêtes hérissent plus de modestie,
Et lorsque le regard les franchit,
Il découvre, le grand domaine sablonneux.
Le grand cirque déploie ses rudes pentes,
Nous sommes passés par-là.

Hassan au visage couleur de l'Atlas,
Au sourire de soleil,
A la plaisanterie communicative,
Ton chèche fut l'objet de tant de convoitises,
De tant de fronts avides d'ambiances tempérées.
Le sommet du Mgoun n'est que l'esprit d'un cairn,
Mais que l'Atlas est mis en lumière depuis ce balcon altier !
Choukrane Hassan.

La luminance est magnifique et cristallise des instants de magie.
C'est du grand sourire, le groupe jouit de sa jouvence,
Ivre d'une sorte de kif d'ozone.
C'est sûr, sous ce cairn, sous ces quelques pierres en monticule,
Sommeille l'âme de la baraka.
Quel marabout m'en a communiqué une parcelle ?

Encore sept heures de marche

« La montagne t'appartient quand tu l'as redescendu ;
Avant, c'est toi qui lui appartiens. » (Kurt Diemberger)


Nous n'avions rien à conquérir, sinon concilier l'âme des djinns.
Nous sommes venus simplement caresser la cime caillouteuse du Mgoun.
Simplement pour voir.
Nous n'avions que quelques photos à prendre
Et laisser notre trace dans le vent.
Aventure bouclée.
Reste le «repos» de la désescalade.

Repos qui n'est que relatif,
Il faut retrouver le cirque et le quitter de manière vertigineuse,
En dérapage, en roulant sur la caillasse,
En rejoignant la crête de départ avec maints essoufflements.
Ensuite, il n'y a que dévers, rupture de pente, désert broussailleux,
Et la pause de midi en équilibre dans les rochers,
Un dernier col pour digérer nos estomacs lestés.

En contrebas, la rivière en fond de ravin, c'est le lieu du campement ;
C'est la naissance de la vallée des Aït Bougmez.
Nous venons de dégringoler les alpages d'Ikkis
Pour atteindre le kit du camp déjà monté :
Il y a bien eut onze heures pédestres.
C'était les ultimes reliefs, le retour à la douceur d'un torrent d'abondance.
Nous n'appartenons pas à la montagne, elle ne nous appartient pas non plus.

La passe des pâturages

« Quand les ponts seront construits et la route empierrée, le circuit Marrakech - Ouarzazate - Taroudant - Agadir - Mogador - Marrakech sera d'un vif intérêt touristique. D'autres itinéraires de haute valeur viendront s'y greffer… » (Bulletin du Comité de l'Afrique française)
C'était les prémices de 1931.
Tout à fait conscient de la haute valeur, nous optons pour la greffe itinérante,
Qui avec la prise du temps nous a ouvert l'océan des possibles.

Pascal donne de la brutalité dans sa conduite,
Pile net sous l'ombrage des eucalyptus.
Nous étions prévenus, il vient avec succès de tester les freins.
En route l'esprit tranquille, l'esprit qui vagabonde,
L'esprit qui chavire en mille et un nuanciers.

« J'ai là une photo où l'on voit, à côté des terrassiers en képi, des mitrailleurs point du tout en train de somnoler auprès de leur engin ; il s'agit de la route du Tizi n-Tichka. On voit des mitrailleurs auprès de terrassiers parce que l'ouvrage a été construit pendant que deux colonnes mobiles du général Huré essayaient de réduire les derniers rebelles du Grand Atlas. Aucun des guides que j'ai consultés ne signale que cette route extraordinaire a été construite par la Légion et moi-même je l'ai suivie, voilà des années, sans le savoir. » (Georges Blond)

On a retrouvé le domaine des pins d'Alep et des chênes verts.
On a retrouvé l'altitude en lacets pour franchir le col Tizi n-Aït Imguer.
Pause à Taddert.
La rue principale s'ouvre à la matinée,
Remet son animation aux échoppes à thé, aux échoppes à minéraux.
Quelques palabres…
Passé l'arrêt, l'élévation acquiert du profil, apanage des chênes verts et des garrigues.
Au-delà de Taddert, le col n'est que dérive, ascensionnelle et tournoyante…

« On a l'impression de sentir le sol vivre et dire la géologie de façon enfin convaincante. Les synclinaux et les anticlinaux se dessinent nettement, les traversées vertes des oxydes minéraux affleurent sur le flanc ocre des vallées. Il n'est pas jusqu'aux améthystes, abondantes vers le sol, qui n'évoquent le travail archaïque de la terre, la fusion gigantesque d'où sont sortis les cristaux limpides, recroquevillés au fond d'une gangue en forme d'œuf. » (N. Gasnier)

La gangue a explosé et a répandu aux abords de la chaussée,
Une kyrielle de vendeurs à la géologie truffée de fautes d'orthographe.
Leurs étals arrachent les futurs deniers à la générosité du sous-sol,
A l'ingéniosité faussaire de l'illusion commerciale.
Il y a là à profusion :
- Améthystes,
- Quartz divers,
- Aragonite,
- Cobalt,
- Barytine,
- Onyx,
- Ammonites et divers fossiles polis.
Entre autres.
Méfiance, nombre de merveilles n'ont de valeur que le vent du coloriage,
N'ont de voleur que le discours du vendeur.
La nature est merveilleusement faite.
Témoins ces superbes géodes de cobalt, aux cristaux noirs si fins.
Mais c'est l'électrolyse des hommes qui les a façonnées !

« Là où il y a l'eau, il y a le temps… »
(Driss Chraibi)

Au col, nous avons basculé dans le sud.
Gaby se désole, pleure de sèches larmes la maigre résistance de la végétation.
Ni eau, ni temps… nous devons rejoindre Boumalne, en entrée de Dadès.
Le désert n'a pas de répit.
Nous dévalons des courbes d'aridité vers Ouarzazate,
Des courbes répétées où survit le filet ténu de l'eau.
Une verdure terne y agrippe encore ses racines tenaces.
- Quand je pense qu'ici, l'eau coulait en abondance ;
  Les femmes venaient régulièrement dans le torrent pour y faire la lessive.
L'opinion de Gaby se fossilise lentement.
Le désert est un passager inexorable qui voyage vers le col,
Investit les desseins septentrionaux de l'Atlas.
La loi du sable.

« Quelle est la différence entre un 4x4 et une femme ?
Le 4x4 vous fait traverser le désert.
La femme vous fait traverser la vie. »

Aux portes aréiques du désert, nous avons choisi la sûreté tout-terrain du véhicule.
Il est vrai que nous ne sommes pas là pour la vie.

Dadès

Nous avons dépassé Boumalne ;
Nous traçons plein nord le chemin des amandiers et des figuiers.
Les gorges du Dadès nous attendent : un must pour périple effréné.
Mais il ne faut céder au vent soudain qui nous grise ;
Les escortes d'enfants au moindre village sont le péril de notre avancée.

Parfois, pour notre bonheur, on rénove les ksour à l'élan trapézoïdal.
Ainsi formé, il campe une stabilité accrue.
Les bordjs cardinaux dressent leur fierté
Sur la lame aiguë d'un roc en éperon.
Ancrage à la nature.
L'édifice a pris position.
De fierté empourprée, il jaillit des palmes de verdure.

Les tours s'effilent vers le sommet,
S'assurent de fait une assise rigoriste,
Suivent la fuite d'un point céleste.
L'ayant trouvé, tout de soleil gorgé,
Elles en aspirent les nuances chaleureuses.
Faisant onduler l'argent de leurs reflets feuillus, aux assauts de brise,
Les peupliers semblent parfois en être les imitations végétales.

Le mouvement s'est tétanisé.
La roche est amalgame de mamelons, ces «doigts de singe» tout en rondeurs,
Sous la chaude et douce exposition diurne.
Irréelle et somptueuse, percluse de soleil, la kasbah de Tamnalt somnole,
Merveilleuse de beauté.

Les maisons sont nées de la pierre en place.
Le pisé emprunte l'essence de la roche, et colore les édifices ;
La roche, il ne l'a jamais vraiment quittée.
Cette roche est la mère des palettes,
Aux nuances fortes et rapprochées,
Aux mouvances d'humeur proximales.
Chiens fidèles assoupis sur le flanc,
Les villages épousent les fluctuations similaires des roches.
Ainsi protégés, ils sommeillent, solaires et saturés,
Tels des caméléons presque indécelables.

Kasbahs d'austérité, magnifiques et quadrangulaires.
Ici, toute notion de courbe serait vaine :
Admire, Pascal !

Les quatre tours d'élégance arborent le dégradé d'adobe.
La coloration s'allège un peu au sommet
Comme pour se fondre aux éléments altiers.
Entre, quatre murs hauts et épais enserrent une protection séculaire,
Enclavent par leur épaisseur l'aubaine de la climatisation naturelle.
De façon quasi uniforme, les constructions s'étagent ainsi :
- Rez-de-chaussée : écuries,
- 1er étage : grenier,
- 2ème étage : habitations, tapis et si peu de meubles,
- Dernier : terrasse pour l'été.
L'ensemble se répète le long des pistes,
Plusieurs s'accolent parfois en un mimétisme de petit palais.
Vocation de la défensive.

Mais il n'est plus de seigneurs, de crainte ennemie.
Seul perdure le souffle chaud du sable dont la morsure sur le pisé
Harcèle la fragile beauté de ces constructions.
Elles n'ont d'égal de majesté que le fond de toile
Qu'apporte la peinture changeante des bastions de l'Atlas.
Nous sommes en fascination,
Aux yeux des ocres qui passent…
Avec en permanence l'attrait ensorcelé des gamins pour notre véhicule.

Souvent, j'obture notre route
Dans le déclenchement irrésistible de clichés sublimes.
Cet Atlas-là a retenu nos yeux en son décor flamboyant.
Voyons maintenant l'attrait du Dadès en terme de gorges.

Aït Atta, Aït Haddidou et au-delà

Aït Oudinar : l'entrée des gorges.
Vertige de la faille, tournis des virages qui se resserrent et nous enserrent.
L'escalade en serpentin déroule sa calligraphie asphaltée.
Elle nous renvoie, à son terme, des humeurs empreintes de frustration :
En surplomb de gorges, tout est très beau,
Mais on ne passe pas DANS la faille.
Spectacle en partie occulté.
Alors, élargissant le champ de notre regard,
Nous nous régalons de la myriades des couleurs alentour.
Reprenant la route, nous prenons appui sur le haut plateau des Oussiki.

Point GPS 31°41,79'N - 05°49,02'W.
Les saisons rythment encore souvent la mouvance de l'habitat.
Nomades Aït Atta en altitudes d'estivage,
En réclusion au djebel Sarhro aux hivernales rafraîchies.
Aït Atta, Msemrir et sa bifurcation centrale.
A gauche, la route accouche de la piste et meurt.
Pour nous c'est bien à gauche.

Nous avons rejoint la colonie des Aït Haddidou ;
Bien des villages sont à l'attente orageuse du ciel.
Ils ont de fiers noms, des noms inexpugnables,
Qui reviennent de tous les conflits :
- Tarhzout,
- Aït Ou Atik,
- Toukhsine,
- Izmaguène,
- Ikkou,
- Aït Moussa.
Atta, Haddidou, Merghad, tous unis désormais :
C'est la confédération des Yafelmane.

Point GPS 31°46,53'N - 05°47,07'W :
« […] Ces pistes grossières requièrent de la prudence et une vitesse mesurée de la part du conducteur. » (Guide Lonely Planet)
Nous n'avons pas le choix, malgré toute la maîtrise de Pascal.
La piste est maîtresse de notre progression et le temps s'envole.
Mais concentrons-nous sur ces merveilleuses lumières.
Ces lumières éclatantes qui se mêlent à l'assombrissement noirâtre de l'orage.

Que stoppent les hameaux, et nous sommes avalés par les pentes sauvages.
Déjà, s'inscrit sous notre écriture de gomme,
La calligraphie pierreuse du col Tizi n-Ouerz.
En contrebas, la rivière Imdrhas creuse sa voie alluviale ;
Nous accrochons notre véhicule au résultat de ses creusements.
L'oued s'égare en canyon austère
Et vire progressivement à un chaos vaguement empierré.

Point GPS 31°54,70'N - 05°39,70'W.
Tizi n-Ouerz - 2.892 m.
Sauvage et nu, sous ses atours de désert d'altitude.
Sauvages et nus, l'âme de pierre, aurions-nous des espérances à la fugue ?
Nos yeux sont le reflet des soubresauts lithiques ;
Et même la latence orageuse ne peut être l'érosion de nos ardeurs.

Tizi n-Ouerz.
« Petite pluie et coup de tonnerre à midi le 2 juillet 1999 »,
Notait dans son (et notre) road book Jean Gandini.
Midi s'est envolé, lointain, mais de la météo nous sommes proches.
La latence de la nuit nous intime la poursuite du destin chaotique.

Point GPS 31°57,68'N - 05°35,57'W.
Perte de piste.
Hésitation.
Dégainons le road book :
« Tizi n'Timedouine. La piste va ensuite emprunter le lit de l'Akka n'Tamegzarout, au pied du djebel Sarout au Sud- Est. »
Ou comment se perdre à 2.800 mètres d'altitude.
Nous choisissons droit devant nous le lit de rivière.
Nous sommes empreints à maintes secousses.
Nous tâtonnons quant au cap.
Surgissent deux enfants du néant, au verbe mystérieux.
- Agoudal ? Je pointe le doigt vers l'avant.
Incompréhension.
- Agoudal ? Plus soutenu.
Incompréhension bis.
- A-gou-dal !!!
Un doigt pointe en sens contraire.
- Pascal, demi-tour.
Retour au point GPS 31°57,68'N - 05°35,57'W.
La rivière a un autre lit, une autre direction du néant, nous ne l'avions pas vue.

Quelques instants plus tard, en lisière nocturne :
- Si, si ! Agoudal. A cinq kilomètres.
Du français en ces confins berbères.
Nous accompagnons la tombée de la nuit jusqu'au village.

El Kelâa Mgouna

Le ballet des palmes a cédé de l'altitude,
A cédé la place à la stature effilée des peupliers.
Ils sont le dialogue de verticalité,
Qui dispute le royaume aérien aux tours des forteresses.
Il y a comme une similitude persistante dans cette faction élancée.
S'y adjoint un gros bourg et ses vergers en attenance.
Partout plane le parfum distillé des pétales de rose.
El Kelâa Mgouna est la symphonie des eaux florales.

Mai est la période effrénée de la cueillette.
La collecte conditionne deux fois par jour, vite, les fragiles pétales.
Mais qu'il est long et fastidieux de séparer les fleurs de leurs tiges
Afin d'éviter toute fermentation prématurée, toute dégradation.
On extrait la matière olfactive par solvant organique,
C'est la concrète ;
On la solidifie avec des hydrocarbures avant l'exportation.
On produit aussi l'essence de roses, le nizeré,
Issue d'une distillation dans l'eau des fleurs.
Il reste au fond des cuves l'eau de rose.

Que la liesse de fin de récolte déclenche tous les youyous de femmes ;
Qu'elles se réjouissent des vertus multiples de la rose,
Cosmétiques, culinaires ou médicinales.

- Quelles sont donc ces fleurs si belles, au parfum si merveilleux ?
- Ce sont des roses, mes seigneurs.
Une caravane berbère venait de s'égarer aux abords de Damas, au Xe siècle.
Rosa damascena, senteurs poivrées.

Rose, fleur reine en terre d'islam, fleur aux nobles pétales :
- Embarcadère,
- Chemin,
- Légion armée,
- Homme brave,
- Lion.
Millénaire, elle abreuve El Kelâa M'gouna, lui offre sa douce richesse.

El Kelâa Mgouna butine en silence en cette fin de matinée.
Quelques achats retiennent un instant les roues de notre véhicule.

La beauté d'un dieu

Blanche éclatante est la rose aux desseins sournois et épineux.
Adonis est beau comme un dieu, car il est… dieu de la Beauté.
En ce jardin magnifique, captivé, il effleure la grâce de la rose.

Et le piège de l'épine lui arracha la couleur du sang.
La robe de la rose s'en trouva nuancée à jamais.
Adonis, de fait, venait de lui transmettre sa beauté divine.

Pourtant, dans les limbes du paradis,
La tige de la rose est vierge de toute aspérité coupante.

Le vent pourra geindre

Ici, les couleurs ont la violence rude de la nature.
Le minéral assène ses ébats colorés, au tranchant rugueux.
Notre escapade emmagasine les souvenirs
De ses recoins de sauvage beauté.

Et au fond, au sein des gorges sèches des oueds,
Au sein torride de ses élans rocheux figés,
Les cultures chatoyantes au chant plaintif de femme,
Caressent la torpeur,
Apportent l'amour aux hommes.

Sens en fusion.
Accouplement.
Accouplement des érections lithiques avec la tendresse de l'appareil végétal.
Paysage transi de beauté,
Orgasme de la nature.
Arrêt sur image.

Après le passage de l'orage,
Des traînées blanchâtres et salines habitent les lèvres des oueds.
Je ne sais si c'est la honte ou l'ardeur qui vire au rouge,
En fond de vallée, en façades villageoises.

Jouissance des couleurs, folie de la nature.
Mon regard s'humecte d'émotion,
Tout le plaisir est pour les yeux.

« J'habitais la vie et elle m'habitait comme deux amants entièrement voués au scintillement de leur passion ». (Abdelhak Serhane)

Automne et crépuscule ont descendu leur étamine pourpre.
Alors l'hiver pourra refermer ce coup de chaleur ;
Le vent pourra geindre.
Gaby, Pascal, avons-nous rêvé ?

C'est alors seulement que le soleil
Peut prendre place dans le ciel de l'ouest.
Amplement magnifique.

C'était la vallée de l'Ounila,
Il y avait là ces instants précieux où l'on se désole d'y introduire le bruit d'un moteur.
Je suis resté là, léguant mon âme aux diaprures de l'Atlas.

Telouet

Point GPS 31°17,41'N - 07°14,19'W.
Ici sommeillent les réminiscences de l'antique route du sel…

Dans les secrets de la kasbah,
Dans le souffle doré des caravanes,
Murmure la puissance rayonnante de Telouet.

Cette région est celle du sel.
Les Glaouas en sont maîtres.
Ils forcent respect et admiration pour la simple raison
Que leur hégémonie n'est pas le fait unique du pillage.
La richesse de la halite en est la raison, la mine est leur propriété.

Kasbah citadelle.
Or, soieries, bijoux, produits rares, épices esclaves se réfugiaient en ces murs.
Les pillards rôdaient aux abords,
Les caravanes requéraient l'escorte des hommes du Glaoui.

Al Hadj Thami el-Glaoui est le souverain de l'Atlas.
Il est encore l'Aigle de l'Atlas, le chef des cents kasbahs.
Le protectorat français assure à sa dynastie sa primauté.
De Marrakech, épouse citadine dont il est pacha,
Il obtient l'exil aux lointaines terres de Madagascar pour Mohammed ben Youssef.
L'hégémonie s'ouvre à lui si d'aventure les Français…
L'on se tait en sous-jacent.

Les temps de protectorat sont durs et la politique changeante.
Mohammed ben Youssef revient, auréolé du titre de Mohammed V.
Il rêve d'indépendance et d'excuses publiques de Thami el-Glaoui.
Celui-ci fuit l'affront d'une mort salvatrice.
Que déferlent alors les pilleurs de l'outrage :
C'est ainsi qu'au Maroc on entretien le patrimoine déchu des chefs.
Echoué tel un paquebot sous la houle des sommets,
Depuis 1956, le palais du Glaoui se meurt.
Et tous ses serviteurs ont dû rendre leur poignard.

Dans les secrets de la kasbah,
Dans le souffle des ruines à la nuit tombée,
Murmure encore le passage doré des caravanes.

Il n'y a plus rien.
La nuit a jeté ses voiles de mystère,
Là où s'épuise la stature des palais hétéroclites,
On n'y autorise même pas l'électricité.
Nous passons notre aventure dans l'innocence de l'histoire :
Seul le village est éclairé, le souvenir est aveugle.

Retour à la grande route, au tournis asphalté du col de Tizi n-Tichka.
Les halos glauques ont impressionné le pare-brise.
Devenu rutilant de tant des phares ivres,
Il est parfois délicat de circuler en nocturne d'Atlas.
Que ces lueurs aspirent mes fatigues et me transmettent Marrakech.

Vous avez dit protectorat ?

La France est en tête de liste, l'Espagne n'est pas en reste.
L'hôtel Cristina d'Algésiras est le théâtre machiavélique qui statut sur le sort du Maroc :
Nous sommes en 1906.

L'Allemagne était déjà en opposition,
Et en 1911 le vaisseau de guerre Panther
Mouille sa menace dans le port d'Agadir.
Etrave qui entrave.

Il faut offrir du lest à Guillaume II pour calmer son ire.
Ce sera une partie du Cameroun ;
Cela suffit à son bonheur, il laissera faire cette curieuse diplomatie.
Espagnols et Français tracent des frontières de salon,
S'en iront les matérialiser sur le terrain.

Mais l'implication d'Allemagne avait déjà œuvré :
Les Berbères du sud, les Chleuhs avait été armés par l'effort germanique,
Et la rébellion s'était levée.
Durant le trek, Hassan avait précisé :
- On appelle les Allemands les Chleuhs, parce que au moment du protectorat, ils ont armés les Chleuhs contre les Français.
Note historique.

Septembre 1912, traité de Fez :
Le sultan signe aux Français l'acte précieux, celui qui «pacifie».
Cela s'appelle un protectorat.

Essaouira

« […] Les yeux fertiles ouverts sur les grands pâturages de la mer, l'indéfinissable clarté où les commencements se dessinent dans le creux de courbe. […] Rien, plus rien ne vous ramène à vous, à la petitesse des regrets. Des voix lointaines vous parlent. Lointaines et présentes. Les mots les plus riches, lourds comme des bracelets, accourent et conspirent à vous perdre. » (Edmond Amran el Maleh)

Il y a en ces lieux de l'osmose française, portugaise et berbère.
Il y a là le sourire légendaire des Souiris, les habitants.

Les façades portugaises se sont érigées en front de mer, resserrées,
S'offrant mutuellement la recherche de l'ombre.
Cité de blancheur.

Il aura fallu force remparts et force bastions,
Enchâsser ces façades en cet appareil défensif,
Pour contenir leurs élans marins étincelants.
La ville s'étale en langueur océane,
Tantôt femme jeune d'une jouvence ravalée,
Tantôt femme décatie au crépi larmoyant.
Et l'ensemble perdure sous des atours azur profond.

Des squelettes de bois s'arquent au soleil.
A l'abandon en ce dimanche de repos,
Ils attendent leur revêtement de planches :
Ils sont les coques traditionnelles de futurs esquifs.
Quelques-uns, déjà façonnés n'attendent que la cosmétique de la peinture.
Leur mise à l'eau sera la terreur des sardines, le bonheur des touristes.
A Essaouira, le chantier naval perdure en bordure portuaire.

Le port, lui, est un recoin d'amour,
Où les ébats de la houle déversent la naissance poissonnière.
Il y a là l'effervescence des retours bateliers.
Il y a là pêle-mêle :
- Sardines,
- Raies
- Petits requins,
- Poissons sabres,
- Pageots,
- Turbots,
- Loup,
- Soles,
- Oursins,
- Crevettes,
- Calamars,
- …

Sardines, reines de pêche au Maroc, les deux tiers des prises.

Sur un étagement aérien,
La flottille des mouettes décrit son message gourmand
Au-dessus de l'étage plus terrestre des hommes :
Ils sont occupés à réceptionner l'aubaine des marines.

«Barakat Mohammed», ou la bénédiction du prophète.
C'est sous la protection gravée de cette citation
Que nous immisçons l'éveil de nos sens en Essaouira.
Franchissons la lourde arche de la porte de la Marine.
Embrassons depuis le balcon sévère de la sqala du port,
La splendide marine de la ville antique.
Tous les écueils semblent s'être amalgamés en un substratum dévoué.

Rampant sur un occident proximal,
Les îles Purpuraires brisent la ligne ensoleillée de l'horizon.
Et les faucons Eléonore peuvent à loisir y perpétuer leur espèce.
Iago est là, pendu entre ciel et mer, impuissant.
L'ambiance est pesante et les remparts d'Essaouira renforcent la sévérité.
C'est Desdémone qui s'évanouit quatre fois.
Elargissons le panorama par un plan large.
Osons le travelling vers l'arrière :
Orson Welles est aux manettes et filme la passion cinéphile.
C'est Othello, c'est Rodrigue et maints états d'âmes.
C'est de l'or à la palme, c'est Cannes en 1952.

2001, place Orson Welles, jardin Othello :
Le cinéaste est toujours présent.

Pascal et moi tombons en syncope :
Devant nous, la devanture richement achalandée d'une pâtisserie.
Nous allons goulûment éradiquer un début de fringale.

Essaouira, au nom rêveur,
Maints arcanes cheminent ton dédale reclus.
Nous n'en sommes que des arpenteurs éphémères,
Des lucioles de ruelles sombres,
Des chalands qui scrutent à tout va dans les artères plus ensoleillées,
Une méharée en bout de course au belvédère costal,
A la barrière échelonnée des canons espagnols.
Canons redoutables, que même l'océan mugissant n'oserait transgresser.
Il n'a pourtant de cesse d'essayer au temps des équinoxes.
Médina de toutes les défensives,
Qui repousse vers la plage ample les abordages modernes du béton.

Sous cette coursive de force,
Se trouvent les alignements monocordes des arsenaux.
Délestés aujourd'hui de leurs desseins guerriers,
Ils résonnent de maints cliquetis délicats et habiles :
Essaouira a élevé au rang d'art la marqueterie du bois de thuya.

Origine juive, origine négociatrice.
Les toujar-as-sultan, étaient riche et plein d'espoirs.
Visionnaires ou fous,
Ils s'ouvraient l'Europe, et des succursales à Londres.
C'était le temps du XIXe siècle.

Venez coller votre oreille contre une porte bleue, au hasard ;
Peut-être percevrez-vous l'électricité d'un accord de Jimmy Hendrix.
Le Maroc fut un autre Népal pour les voyages hippies.

Imbibés de l'émotion et des innombrables parfums de la ville,
Nous retournons vers l'ouverture du port,
Noyer la renaissance de la fringale
Avec le produit de la générosité océane.

« Charme ! Ville morte, embaumée dans son passé, ville momie qu'on viendrait admirer dans son sarcophage : nostalgie de ce que sa beauté éveille, de sa grandeur ensevelie, lyrisme à la gloire de son anachronisme ! Quand vous vous promenez sur les remparts de la Sqala et que vous regardez la ville, son étonnant mariage avec l'Océan, ne tentez pas de forcer l'énigme. » (Edmond Amran el Maleh)

Tantôt Mogador, tantôt Essaouira

Migdol : mot phénicien signifiant «tour de garde».
Le site est déjà sur la défensive aux temps reculés.
Puis Juba II y établit son règne pourpre.

1506 :
Les Portugais harcèlent les franges littorales ;
Ils implantent un petit comptoir, architecture dentelle :
Ils bâtissent également des bastions en avancée atlantique.
Mogador est son nom, prospère au commerce.
Et les chérifs rêvent de reconquête.
Il faut la pérenniser, par le tracé fier et pesant des remparts.
Force canons, force dissuasion.
C'était le XVIIIe siècle et Essaouira naquit :
Mogador, ombilic de sa fille arabisée.

« Le nom européen de Mogador dérive, dit-on, d'un saint maure, Mogdul ou Mogdogul. Les habitants, qui sont fiers de leur ville, l'appellent Showerah, c'est à dire «carrée» ; elle a pourtant la forme d'un rectangle ; c'est une cité toute moderne, car elle ne date que de 1760 ; elle fut construite par un ingénieur français, Cornut, sous le règne de Sidi Mohammed. Cette ville est bâtie sur une plage de sable à fond rocheux ; ses maisons sont régulières, ses rues droites, très commodes, bien qu'un peu étroites. Elle se divise en deux quartiers, l'un renferme la citadelle, les établissements publics, le palais du gouverneur et les résidences des consuls et des marchands européens ; ce quartier est la propriété de l'empereur. L'autre partie de la ville est habitée par les Maures et les juifs qui ont un quartier spécial, willah, que la police ferme la nuit. » (James Richardson)

1760 :
Théodore Cornut n'en était pas à son coup d'essai ;
Preuves faites en Roussillon, il put reproduire son schéma sur la neuve Essaouira.
C'est un port d'importance qui naît de la côte émeraude.
Sidi Mohammed Ben Abdallah materne la croissance d'Essaouira,
Base corsaire rivale d'Agadir.
Elle est le destin voyageur de Tombouctou.
Les caravanes peuvent se prolonger en mer.

Protectorat : retour de Mogador,
Indépendance : fuite de Mogador, bonjour Essaouira.

Mogador - Mogdul - Mogdogul - Essaouira :
Cité rêvée, idylle de toujours.
« Il n'y a qu'un certain château que je connais, où il fait bon d'être enfermé… il faut plutôt mourir que d'en rendre les clefs… c'est Mogador, en Afrique. » (Paul Claudel)

Les chèvres altières

Ces friandises sont précieuses.
Endémique à cette région côtière du Maroc,
Elles peuplent le feuillage des arganiers.

Haut dans la ramure sont les meilleurs délices.
Les chèvres sont expertes en escalade
Et grimpent à même la gourmandise au mépris des épines.
Plus bas, il y a parfois la mauvaise surprise du concurrent dromadaire.

Parfois ne demeure que l'ombre maigre du squelette arganier :
Feuillage et fruits sont des plaisirs, intégral festin.
Les chèvres ne broutent pas dans la dentelle.

Les amandes sont les bijoux des pressoirs à huile :
On les récupère même dégurgitées par la voracité des caprins.
Elles ont vertu de :
- Prolonger la jeunesse des tissus,
- Réduire les risques d'infarctus du myocarde,
- Diminuer le taux de cholestérol.

J'enduis mes cheveux d'un peu de cette huile d'argan,
Le véhicule précieux des songes…






…Et poursuit ma jeunesse.

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©Christian Girault, tous droits réservés
Maroc 2001
Maroc 2001
Les textes sont extraits de "Imazighen, les solaires d'ocre"
Les textes sont extraits de "Imazighen, les solaires d'ocre"