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| Christian Girault (French Kriss) | profile | all galleries >> Récits de voyages / Travelling stories >> Eclats balkaniques (Croatie) | tree view | thumbnails | slideshow |
Bleu...Bleu.Nuance infinie. A peine une impression ressentie. Et puis sont apparues, de manière évanescente, quelques éclats en alignements. Comme une guipure piqueté sur l'étendue aérienne. C'est une teneur d'archipel qui se précise, dessinée en une longue traîne. Idylle, épousailles. Un nom vient naître : Kornati. Puis d'autres : Žirje, Kaprije, Tijat ou encore Zlarin… Et puis tout s'agrège et naît une côte aux multiples divagations, faite de langues de terre qui chatoient aux franges marines. La géologie inventa le terme générique de côte dalmate afin de désigner tout rivage ayant une complexité similaire à celle observée en cette région de Dalmatie. Imaginez six mille kilomètres de côte ! Le tout sur un territoire dix fois plus restreint que la France ! La ligne continentale fait éclore sous nos yeux d'altitude la presqu'île arrondie de Primošten. Tout se rapproche, avec un bref clin d'œil par-dessus le site enchâssé de la petite ville de Trogir. Le grand chemin des ailes de fer flotte encore un temps au ciel. Mais l'aéroport est tout proche désormais. | |
Eclats balkaniquesDes éclats d'empire… Des espoirs… Les peuples se séparant, les frontières déchirent la carte. Acérées. L'histoire lisse les émotions, l'avenir les appellent souvenir. Croatie : Les chagrins aux lourds nuages de la bataille lui ont offert l'impossible forme du croissant, Enceinte de l'enclavement de la Bosnie-Herzégovine. Elle arbore des terres en filigrane aux marées de l'Adriatique. » Le vent déchire l'équilibre de l'atterrissage, l'avion se frotte aux éclats balkaniques. | |
Trogir, l'intimitéVolets clos et blancs, Heures de sieste. Volets bruns entrouverts, Ouvertures à l'ombre, La sarabande ballante du linge court d'un mur à l'autre. Là où les recoins sont des arcanes d'ancienne Venise. | |
Split : au coeur des stigmates du vieux palais de DioclétienLe péristyle était l'entrée au quartier sacré, voisin des temples de Vénus et de Cybèle d'un côté, du mausolée de Dioclétien de l'autre. Il jouxtait le croisement du Cardo avec le Decumanus. Il est implanté dans l'alignement de l'ancien Cardo. Autour s'agence le dessin délié des portiques, sur trois côtés : colonnes de marbre blanc d'Italie, de marbre rouge d'Egypte. Le péristyle étire langoureusement ses colonnes : le jour affiche son soleil, s'invite à la ville. Côté est, l'ouverture énonce le discours de la cathédrale. Et il y a la petite faction millénaire d'un sphinx, arrivé d'Alexandrie à la suite d'un empereur qui avait pourfendu les insurgés en Egypte, avec succès. Il est le survivant des onze qui égrenaient leur mystère à travers le palais. Sur le côté ouest se trouvait l'ancien temple d'Esculape. Il est bouché de façades plus récentes, laissant toutefois apparaître les élégantes structures romaines. Ainsi, le palais Grisogono-Cipci, paraît incrusté dans le portique. Lors d'une transformation, on mit au jour le plancher du temple de Vénus, ainsi qu'une loggia romane en bon état. Les Grisogono étaient l'une des plus anciennes familles patriciennes de la ville. Le palais fut partagé en deux au 15e siècle, une moitié revenant à la famille Cipci. Le portail, de Juraj Dalmatinac, arbore ses armoiries. Le petit-déjeuner s'est installé sous les traits de cet ancien palais et à même la rue, sur les marches historiques : le café Luxor nous convie. Mais nous préférons de loin ses traits intérieurs. Rez-de-chaussé médiéval aux pierres apparentes, étage Renaissance ; l'ensemble est enveloppé d'un esprit kitschissime, et c'est bien ce qui nous y attire. Arpentons cette séance fun. Des fantasmes d'antique Egypte peuplent le plafond. | |
Le jeu délicieux de SplitPuis, l'ambiance se resserre en venelles et en ambiance médiévale ; c'est le Cardo fossile. Il rejoint la place du péristyle en droite ligne. Autour de l'ancienne voie, se déploie un lacis de l'ombre, aux artères de largeur infime. Les ouvertures du palais se sont murées et le peuple s'y est établi. Protection forte. La ville a glissé ses tentacules à l'intérieur du palais ; elle l'a ainsi confié au squelette de l'Histoire. Au Moyen Age, les toits s'agglutinent dans l'enceinte. C'est la métamorphose de la ville. Tout se resserre et se niche. C'est un trésor qui se scrute à l'ombre de hautes façades, comme autant de menues surprises. C'est secret, intime, jouissif : bonheur ! Les anciens temples buttent sur les maisons. Des chapiteaux romains s'encastrent dans les murs, pénètrent les maisons ; certains même peuvent soudain réapparaître dans un salon d'aujourd'hui ! Ce sont les époques architecturales qui s'entremêlent, savant chaos. Il est aussi des cafés adorables qui se sont lovés sous de nobles portiques ; il peut encore surgir une colonne au milieu d'une banque. Tout cela procède d'un charme indéniable. En 1757, plus méthodique que nous, l'Ecossais Robert Adam vint à Split afin d'étudier en profondeur les stigmates du palais de Dioclétien. Ses publications architecturales furent décisives pour le nouveau style classique européen. Aujourd'hui, le palais Papalić véhicule toujours l'esprit vénitien. Le musée de la Ville tient là son sérail. Il est l'une des nombreuses réalisations du talentueux Juraj Dalmatinac. Une cour intérieure assemble un escalier extérieur, une loggia, un puits, sous les directives du style gothique flamboyant. Puis, la rue retrouvée émet des coudes, poursuit son aventure et débouche sur une délicieuse placette ; il faut découvrir en face son nouveau départ en étroitesse. Enfin, voici le Decumanus qui élargit le champ pédestre, nous revoici à quelques pas seulement du péristyle. | |
Les reliefs de PelješacNous rebroussons une route déjà connue dans la longueur de la presqu'île de Pelješac ; le jeu des nuages déclenche des patines d'argent, des patines estompées, qui font vivre les eaux que nous surplombons en de multiples ouvertures panoramiques. Le tableau s'inscrit en mouvance, frémissement des brises sur une mer sans cesse repeinte. Et la réponse noire de la végétation affirme les contrastes. Korčula s'éloigne encore, visible une dernière fois, comme lévitante au-dessus un rai étincelant. Depuis le mont Cucin, c'est une autre île, distante, qui dévoile un paysage époustouflant. Nous stoppons notre véhicule dès que nous pouvons et nous précipitons au belvédère. Au loin, la ligne d'horizon se hérisse de reliefs prononcés : Mljet nous offre un peu de son charme à la ligne ondulante. Mljet était «Meleta» au temps des Grecs antiques, soit le miel, car fertile en abeille à cette époque. Amours de miel, ce qu'y vécut Ulysse devant les charmes de la nymphe Calypso. Les pins d'Alep et les chênes abreuvent aujourd'hui l'île en magie, en mystère, et la belle se nimbe d'eaux cristallines. Ainsi, beaucoup la tiennent pour la plus belle île de Méditerranée. Immédiatement en contrebas de ce point d'observation, la crique est splendide, lançant quelques toitures du village de Trstenik. C'est de là que partaient jadis de fameuses cargaisons de vins locaux. | |
Gemme d'Adriatique (Dubrovnik)S'étreignent Terre enceinte Enceinte de remparts Naissance Ville Ecrin » | |
Stradùn, emblématiqueDès le franchissement des détours défensifs de la porte Pile, le Stradùn lance la perspective d'une directissime hardie. L'avenue ouvre la ville comme un fruit mûr. Son nom provient du vénitien «Stradon», la très grande rue, sous une connotation quelque peu péjorative. Elle matérialise la traversée est-ouest de Dubrovnik l'historique. La pierre de Bra? fait luire les pavés blancs, des milliards de pas. Ce sont les siècles qui ont joliment lustré le sol, à l'exception des quelques éléments qui sont venus colmater les récentes blessures de guerre. Au long de l'artère, les demeures particulières sont d'égale hauteur ; c'est la loi qui l'énonçait, le Stradùn qui le démontre. La richesse, elle, se réservait les façades administratives. L'avenue est ainsi pontuée d'échoppes, fermées encore, toutes cantonnées au même design, pourvue d'une ouverture cintrée, partagée en deux éléments qui materialise la porte et, accolée, la fenêtre servant de vitrine. Devant nous, la tour de l'Horloge dirige la petite place de la Luža - place de la Loge, haute et à la structure carrée et longiligne. Au cadran de laiton, les chiffres horaires entourent un soleil de métal noir, dont un des rayons, particulier, pointe les heures. | |
Dubrovnik : en poste sur les rempartsNous nous élevons au balcon de la ville par cet escalier adossé aux remparts, celui situé derrière la petite église Saint-Sauveur. La découverte vient de monter au créneau. L'enceinte citadine n'est pas plane, et les toitures sont des vagues figées qui escaladent vers l'est, se creusent au Stradùn et remontent au parvis de l'église jésuite. L'ensemble est sous la mouvance céleste, qui rapidement déclenche l'ondée. Cherchons l'abri temporaire d'une guérite. Et puis l'accalmie nous habille de cieux en grisaille. Dubrovnik est en parfum mat pour quelques temps. Avec le jeu des clairs-obcurs qui viennent jouer de leurs dégradés.La ville possédait déjà des murailles au 7e siècle. Les remparts actuels ne durent que le temps de 1940 mètres : nous décryptons la ville en multiples regards, émerveillés, profitant du moindre détail au balcon du spectacle. Il s'agit là d'un des systèmes de défense les plus sophistiqués qui soient : tours, bastions, fortins, casemates, la muraille vient les lier avec certitude. A son rebord incliné, nous pouvons mesurer son incroyable épaisseur. Quelques forteresses indépendantes gravitent également à proximité. Et toujours la lumière vient tendrement ou avec éclat souligner les lignes en beauté, selon les rares incisions solaires. Grande actrice de son histoire, Dubrovnik narre à chaque pas de nouvelles scènes. Quelques demeures avancent de riants jardins, cloîtrés, de dimension restreinte. Tournons la tête et la vue s'ouvre au large marin. Infinité. A l'opposé, par-delà la frange défensive, ce sont des quartiers résidentiels qui s'ancrent aux forts reliefs adjacents. [...] Sur le chemin de ronde, nous évoluons avec joie sur l'équilibre entre la ville et la mer… [...] Le fort Saint-Jean est un ouvrage d'envergure complexe. Il barre la ville, à l'aplomb du vieux port. Des murs arrondis et obliques s'avancent vers les eaux. Des murs rectilignes et droits affrontent le côté urbain. Autrefois, le fort tendait la chaîne ; il la lançait à une petite île, qui la renvoyait à la tour Saint-Luc. Le port ainsi se prémunissait en heures nocturnes. Le musée de la Marine est venu poser ses voiles à l'intérieur de l'ouvrage défensif. Et au rez-de-chaussée, c'est l'aquarium qui flotte, en salles monumentales. [...] Le couvent des Dominicains vient se plaquer aux remparts. Son édification débuta dès 1225, l'ensemble du complexe étant achevé dans le courant du 15e siècle. Il est architecturé de traits d'austérité, selon l'une des valeurs de l'ordre. De fait, l'extérieur de l'église est dépourvu d'ornementations murales. Mais le cloître gothique est, dit-on, adorable : arcades trilobées et feuilles d'acanthe sculptées, enrobant le jardin de palmiers, de citronniers et d'orangers. Le couvent possède une rampe pleine, qui permettait d'occulter la vue des chevilles des femmes le long de l'escalier menant à l'église. Vu de l'observatoire du chemin de ronde, le beau portail s'élève au-dessus de son escalier, de rondes marches, qui s'évase largement vers sa base. [...] La menace ottomane força aussi à plus de solidité sur le côté longeant l'arrière-pays. La muraille est renforcée d'un avant-mur plus bas, à but de contrer l'artillerie. C'est depuis le 14e siècle que le système a acquis ses dimensions définitives et depuis le 17e son aspect tel que visible aujourd'hui. La résille des toitures est particulièrement spectaculaire en ce côté, terriblement proche, tangible au point que nous pouvons presque la toucher. Et de manière rythmique, cela s'écarte en venelles escarpées, aux escaliers s'élevant. La tension équilibriste du linge sèche, un couple déjeune plus que tardivment sur une terrasse restauratrice au dernier étage. Et soudain, Dubrovnik récupère la netteté de son éclat solaire. La tour Minčeta fut bâtie sur la propriété de la famille Minčetic, ainsi son appellation. Rondeur massive. La Bosnie vient de choir sous le butoir ottoman, on se hâte d'achever les travaux. Elle est à la pointe de la résistance contre les nouveaux armements. Elle s'intègre avec l'avant-mur oblique. Elle avance l'épaisseur de six mètres pour les murs. 1464 : tout est prêt. Toujours dressée en position haute sur l'enceinte, elle est la plus spectaculaire vue sur la ville historique. Et nous sommes postés à son regard large. Avant de boucler l'enceinte et de refermer ses pages historiques, nous surplombons le rectangle luxuriant du jardin du cloître franciscain. Il n'y avait au sommet des remparts qu'une ronde de deux kilomètres à parcourir ; nous y avons laissé plus de quatre heures, tant cette déambulation imposait d'arrêts contemplatifs. Le bref martelage de l'escalier nous rend au Stradùn. Nous revoyons la ville en étage bas. | |
Libre comme RaguseRaguse en sa superbe : elle peut rejeter si elle le désire l'appel des doges, s'octroyer les bonnes grâces ottomanes par le biais du règlement de la dîme, en envoyer par le fond les galères si le bon courant politique provient de Vienne. Cela s'appelle la diplomatie et Raguse est maîtresse de la dentelle de cet art. Pots de vin et tribut : la liberté se maintient durant des siècles, mais elle est achetée. Pour le reste, les murailles dissuadent. Ainsi, point de guerre. Ainsi, c'est Venise qui demeure à nécessaire distance. Ainsi encore, il n'y a ici aucun lion de saint Marc. Demeurer autonome, à l'expertise du commerce : une prospérité qui permet de gouverner sans heurts ni répressions majeures. Cette histoire était régentée depuis le palais des Recteurs. Au 12e siècle, les citoyens élisent déjà leur recteur. Le peuple est associé aux décisions importantes, vote pour le bien commun, qui définit la pérennité ragusaine. Mais avec le temps commence à poindre une élite noble qui fragmente la société. Elle va finir par prendre le contrôle de toutes les fonctions administratives. La république sera désormais aristocratique. Deux siècles plus tard, le commerce est si développé qu'il faut affréter des vaisseaux battant pavillon étranger. Un siècle encore s'écoule et la République de Raguse est souveraine sur l'Adriatique, d'importance sur le bassin méditerranéen, et cela pour trois cents ans environ. Elle va devenir la république des quatre mille marins, autant que d'habitants intra muros. Elle possède ses propres chantiers navals, de grand renom. C'était quelque chose de construire un navire «à la ragusaine» ! Simple, durable et solide. Activités financières, assurances maritimes, cela génère des profits conséquents. La cité rivalise avec Venise. Elle fait commerce jusqu'en Asie et en Afrique ; elle est le premier port pour les métaux, le cuir, la laine, les épices. Elle vend le sel et achète le poivre. Elle tire partie des mines d'argent et de plomb bosniaques et serbes ; elle les fournit aux divers pays d'Europe : Espagne, France, Venise, Florence. Et puis, les Turcs envahiront Bosnie et Serbie… tarissant ce flot. Et puis encore la découverte de l'Amérique amena jusqu'ici la récession. Il en fut de même pour les nouvelles routes maritimes ouvertes vers l'Asie. On savait toutefois faire face en innovant. Vice Bune, navigateur, opérait pour le compte des Espagnols et investit dans le port de Gôa, en Inde. Durant cette longue période, une seule fois Venise eut le dessus, et pour cent cinquante ans, à partir de 1205. Mais c'était avant les exorbitants remparts visibles aujourd'hui. Les nominations étaient effectuées par la Sérénissime. Néanmoins, la domination sur le commerce local ne fut jamais totale. Libérée de cette emprise, Raguse reconnut le pouvoir des rois croato-hongrois. Les souverains laissaient Raguse faire selon ses compétences : Communitas Ragusina devint Respublica Ragusina. C'est Napoléon qui viendra mettre un terme au bonheur de Raguse, décidant de la fin de l'institution par la brutalité du décret du 31 janvier 1808. La république fut tout bonnement rayée de la carte. Les Français ne seront finalement que de passage et, rapidement, c'est Vienne qui viendra récupérer la manne. Et Raguse se rangea en simple ville provinciale dalmate. La classe patricienne subit alors une profonde dépression. | |
Par-dessus DubrovnikL'île de Lokrum flotte, émeraude végétale, au-dessus du panorama éclatant de la ville. Petit domaine où le paon se promène en parade. Au sein d'un contexte exotique, il y avait un vieux monastère bénédictin. Napoléon y vint, Napoléon y supprima la fonction du couvent. Mais les moines avaient pris la précaution de jeter malédiction sur les lieux. Et des tragédies survinrent, effectivement. L'édifice religieux est devenu l'institut de biologie de l'académie croate des Sciences et des arts, couplé à un petit musée d'histoire naturelle. Le petit coffret orangé de l'historique Raguse resplendit immédiatement sous nos pieds. Vision mirifique. Vers le nord, la côte découpe la presqu'île de Lapad et de Babin Kuk. Au-delà, Gruž est le nouveau pôle de la ville, déroulant le principal marché de la région. Dans le golfe de Gruž s'activait un ancien chantier naval. Désormais, l'espace a groupé le nouveau port. Une Dubrovnik plus moderne a poussé alentour. Mais il s'y prélasse toujours quelques belles demeures patriciennes. Sur ce littoral, la végétation méditerranéenne est exubérante. Les plantes subtropicales et continentales nourrissent de nombreux jardins et arboretums, fierté des villas cossues. Orangers, citronniers, agaves, grande variété de palmiers : cet ensemble exotique est le fruit du retour de voyage des navigateurs. Au-delà, émerge la ligne d'ombre des îles Elaphites : Olipa, Jakljan, Šipan, Lopud, Koločep, Daska, … Quatorze îles, connues de Pline l'Ancien, qui les dénomma Elaphites insulae. Forêts de pins maritimes, de cyprès, forêt de riches villas pour les trois habitées. Tout cela tisse l'archipel proche de Dubrovnik. Le panorama pousse encore plus avant sa géographie, offerte aux regards des soleils couchants. Mljet rompt l'horizon de la ligne d'Adriatique et Pelješac envoie de multiples lignes de crêtes au jeu de plans de plus en plus estompés avec la distance. C'est toute une sarabande de monts qui découpent la mer en un puzzle emprunt de magie. Regardons, extase prodigieuse du silence. | |
Griffes et morsures de loupMaintenant seulement je m'aperçois combien je pouvais être heureux En ce temps d'avant que la bête ne bondit. Je pouvais pleurer sur les tombes des autres, sauter jusqu'au ciel. Je pouvais chasser les papillons violets géants. Je pouvais tout énumérer. Vivre était facile avant le loup. » (Drazen Katunaric) [...] Ground Zero est là… et vit ! Le squelette obsédant des ruines émet le silence lourd. Il y a celles que l'on abandonnera au temps, pour qu'elles hurlent à tout jamais ce qu'elles ont vécu. Autour, la vie arrache ses pulsions. A ce café où nous opérons une pause pour une crème glacée, seul le rez-de-chaussée fourmille. A l'étage subsistent les stigmates guerriers. Plaie que la vie ne veut plus regarder, plaie incontournable. La ville habite une rive du Danube. Lançant un regard sur celle d'en face, nous observons la Serbie, sa province de Voïvodine. [...] C'est au 19e siècle que l'on construisit le prestige du Grand hôtel. Il est toujours un vaste bâtiment de style historiciste. Il est aussi historiciste de cette histoire trop contemporaine, larmoyant tristement du crible des rafales. Meurtri d'impacts, au squelette parfois apparent, au regard décharné de fenêtres brisées. Il a la coupole d'angle triste… Derrière ses larges baies béantes et placardées de bâches en plastique, on tente le cri de l'art peint. A l'extérieur, je suis apostrophé par deux jeunes hommes locaux : - Vous connaissez l'histoire de cette ville ? - Euh… oui : c'est pour cela que nous sommes venus. L'émotion de cette visite glace le cœur. Mais les habitants sont déjà passés à d'autres destins. [...] Vukovar : perclue de guerre, je suis devenue «people» affichée : qui donc m'aime encore ? Indifférent à toutes ces vicissitudes, le Danube est un large fleuve tranquille, il est le temps liquide qui s'écoule. | |
Mots maigres, sans voixDanube de sang… » | |
Osijek, côté citadelleOsijek se prélasse au soleil déclinant de la Drave, ouatée de ses milliers de flocons en suspension dans l'air. La neige des peupliers fait virevolter sa petite tempête scintillante et cela confère des instants mirifiques dans les dorures couchantes qui, petit à petit, se mettent en place. Nous gagnons le pont routier pour la vue sur la citadelle. Le ciel est occupé à peindre minutieusement les nuances du fleuve. Ce faisant, il diligente les découpes ombreuses aux divers bâtiments, nous les renvoie sous forme de silhouettes déjà disponibles à la nuit. Mais le crépuscule ne fait qu'avancer son déclenchement. Il reste du temps à consommer en lumière diurne. Après avoir repoussé les Ottomans, l'Empire austro-hongrois s'attacha à fortifier la ville. Ils initièrent Gornji Grad, la ville haute, puis la ville basse, toutes deux indépendantes de la citadellle. Celle-ci fut modifiée pour prendre l'aspect de celles hollandaises, peuplée de casernements baroques. Elle se para également d'une morphologie d'étoile, agencée dans le style efficace de Vauban. Trvđa était née. Elle affichait la sécurité militaire, mais au sein d'un ensemble particulièrement homogène. Aujourd'hui, elle se présente dans toute son unité architecturale baroque. Un peu comme un décor de théâtre. On s'y sent d'ailleurs un peu moins spectateur, un peu plus acteur. Car le monde moderne ne l'a pas confinée en musée. | |
Osijek, côté Art nouveau[...] L'avenue Europska étire aussi la ville vers sa partie haute. Elle est le liant des histoires de la ville. Elle côtoie dans un premier temps les vastes espaces de respiration verte. Aubaine de la nature déployée en ville. Et puis, elle reprend le film de l'architecture. Plus précisément, au hasard des constructions, on parlera d'ambiance Mittel Europa, historiciste, Art nouveau, Sécession, … Et soudain les façades se passent et se repassent les volutes et les personnages sculptés. Chacune essaye de s'approprier l'attrait le plus vif. Mais le crible de la guerre s'y est aussi fossilisé, petite mitraille ronde qui écaille les crépis peints autant que leur vécu. 1991 a relativement impacté la ville haute. Et sur un bâtiment on a maculé des séquelles de taches rouge sang, douleur de la plaie ouverte. La ville témoigne encore en silence. Il n'est que quelques édifices qui ont reçu la joie de la réfection. Pour les autres, s'inscrivent partout les rides de la nostalgie. La poste est un édifice massif, globalement triangulaire, qui force l'angle d'un carrefour de son entrée imposante. Elle fut bâtie en 1912 par l'architecte hongrois Ivan Lay, mâtinée Sécession, mais à présent de faciès défraîchi. La bibliothèque municipale et universitaire est une bâtisse fort imposante. Il n'en reste pas moins qu'elle fut réalisée en cadeau de mariage. Ladislav et Matilda Gillming l'avaient en effet désirée pour l'alliance de leur fille Matilda avec l'avocat Vjekoslav Hengl, futur maire de la ville. Partout, les balcons esquissent la danse du fer forgé en une multitude de courbes délicieuses, des visages dévisagent tranquillement le passant, les frises, florales ou de géométrie plus rectiligne, parcourent des frontons, des linteaux, des montants de fenêtre. Or mat, jaune, bleu pimpant, la couleur rehausse fréquemment le trait. [...] L'hôtel Waldinger est une sorte de grosse pâtisserie crémeuse décorée de quantité de floralies sculptées. Il arbore sa nette tendance Sécession tout en éclat, tout en blancheur. Son appellation provient du célèbre peintre local, Adolf-Ignja Waldinger. La bâtisse est pourvue au rez-de-chaussée d'un adorable café. Nous voici installés, malgré le manque d'appétit de Freddy. Ici, on est un peu comme dans un café à Vienne, avec des réminiscences d'Empire. Si, si, je vous assure ! Rapidement les gâteaux cossus trônent sur la table, chocolat noir, crème fouettée, coulis écarlate ; rapidement, leurs assiettes à dessert s'affichent vides. Que voulez-vous ? Quand il y a des gâteaux estampillés «Mittel Europa», la faiblesse nous gagne. Nous voici repus de douceurs ! | |
Le château du dragon[...] Trakošcan : ce château a valeur de dragon, posté sur sa colline. C'est du moins la suggestion de son nom. L'appellation «drako» rappelle le mot latin du dragon : «draco». Et «šcan», dérivant de «stayn», signifie «pierre», à rapprocher de l'allemand «Stein». Il y eut déjà une petite forteresse au 13e siècle, qui contrôlait une partie de la frontière. Elle appartenait aux fortifications du comitat du Zagorje. On y surveillait la voie vers Ptuj, dans l'actuelle Slovénie, et qui rejoignait la vallée de la Save. [...] Les annales mentionnent les comtes de Celje comme les premiers habitants connus, appartenance obtenue par le biais de Sigismond d'Autriche ; ils dominaient alors tout le comitat, de même les régions de Me?imurje et de Varaždin ainsi qu'une partie du territoire slovène actuel. Le château fut tour à tour propriété de Jan Vitovec, puis de Jean Corvin, vécut une phase d'agrandissement par la famille Gyulay. En 1568, l'Etat le récupèra et le roi l'accorda en 1584 à la famille aristocrate Drašković, pour services rendus dans la lutte contre les Ottomans, qui en demeurera propriétaire jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.[...] La famille Drašković connaît des heurts, Gašpar junior et son gendre Nikola Zrinski ferraillent l'un contre l'autre et le château est un peu abîmé. La famille s'éloigne alors du château, lui préférant une autre demeure. Le château perd son importance à la fin de la guerre contre les Ottomans. Après remembrement, il finit par ne plus dominer que le seul bourg de Kamenica. Un certain abandon le gagne durant le 18e siècle. Mais il reprend de l'intérêt aux yeux de la famille au courant du 19e siècle. Il sera ainsi sauvé de la ruine par sa restauration. C'est l'heure des transformations guillerettes de style néogothique ; il prend alors ses traits romantiques pour devenir une résidence. Il se doit cependant de toujours ressembler à une forteresse. Il décoche aussi un petit air allemand de l'époque, une physionomie que n'aurait probablement pas reniée Louis II de Bavière. Les travaux s'échelonnent de 1840 à 1862. Apparaît la tour Nord, au-dessus de l'entrée, et la terrasse, au sud-ouest, acquiert une voûte. C'est aussi l'occasion de faire naître en son pourtour un lac artificiel et un parc, tels qu'ils sont visibles aujourd'hui. Le mobilier va lui aussi suivre la mode de l'époque. [...] Le château est aménagé en musée à partir de 1952, et celui-ci est toujours en cours d'évolution. Chaque pièce est estampillée des armoiries de la famille Drašković. [...] La cour intérieure présente ses balustrades ourlées sa décoration de rangées de bois de cerf. Elle centre la profondeur aquatique du puits. Le mécanisme est précis : la collection d'armes à feu est importante. Voici aussi des casques de fer et des fragments d'armures, des lances et des hallebardes aussi. La collection comprend des originaux de la garnison du château et de ses propriétaires. Descendons un étage pour la cuisine. Il était de tradition médiévale de situer la cuisine à l'écart des châteaux. En effet, les âtres ouverts à l'air déclenchaient fréquemment les incendies. Ici, on fut en quelque sorte précurseur de l'actuel îlot central, cuisinant dans des pots ou à la broche. Avec le temps, on remplaça l'âtre par des fourneaux, toujours situés en position centrale. Celui en place date du début du 20e siècle. Il comporte un placard à portes métalliques permettant la conservation des mets au chaud. Le four à pain apparaît dans un coin de la pièce. Philosophons un instant sur la pensée d'un écrivain du 16e siècle : « Nous autres aristocrates consommons tant de perdrix et autres mets fins qu'ainsi nous sommes plus intelligents et sensibles que ceux qui ne mangent que du bœuf ou du porc. » Le domaine boisé nous happe en sa pluie persistante. Il nous invite au petit lac que l'armée des gouttes martèle en douceur. C'est là tout particulièrement que le château s'inscrit en romantisme. Inscrit dans une poésie de verdure, perclus de grise nostalgie ce jour. | |
Petit-déjeuner, douceur- Est-ce que c'est un samoborske kremšnite ?La question qui «tue» au petit-déjeuner… La «chose» mentionnée dans la question est la spécialité pâtissière locale, ouatée de crème. Je pointe sur le buffet du petit-déjeuner un gâteau crémeux sur un plat et le désigne à la serveuse en croate, probablement très hésitant. Mais voilà qu'elle se réfugie en éclat de rire en cuisine. Alors que je demeure encore interloqué, elle revient, toujours guillerette. J'insiste en anglais, mais elle ne le comprend visiblement pas. Mais cette fois, elle part s'enquérir de la réceptionniste. Je lui explique mon interrogation, toujours en anglais ; elle ne s'esclaffe pas et me répond que ce n'est pas le gâteau convoité. Je retourne à ma place consommer le restant de mon petit-déjeuner, plus conventionnel. Et la réceptionniste me demande : - Vous en voulez un ? - Pour sûr ? Françoise ? Freddy ? Françoise m'emboîte le pas masticateur. Il faut dire que notre hôtel dispose de sa propre pâtisserie donnant sur la place principale de la ville. Nos deux gâteaux viennent rapidement trôner devant nous, et ils ont bien plus d'allure que celui, bien amorphe en comparaison, à l'origine de cette scène réjouissante. Délicieux au goût ils sont, est-il besoin de préciser ? | |
Le patrimoine mondial de PlitviceHêtres, bouleaux et sapins déterminent principalement un couvert forestier souvent centenaire, parfois primaire, un espace secret où rodent l'ours brun et le loup. Le secret s'amplifie encore dans le confinement des nombreuses grottes. Riche flore, riche faune. Faune qui ne se porte toutefois pas au devant du visiteur.Avec les plis du rêve. » (Radovan Ivsic) [...] Les passerelles écologiques surplombent les avancées lacustres et s'en vont dénicher les plus beaux atours. Suivons docilement ces rampes, chasseurs de merveilles. Brillance, scintillement de filaments liquides. Nous sommes ancrés au charme. Et puis, deux charmes aux longues jambes moulées de jean s'ancrent devant le paysage, assises en belles poses à même la passerelle de bois ; blonde, brune, toutes deux implorent Freddy de leur prendre le souvenir de la photo en ce fondant décor. Clic ! Freddy rend l'appareil, sourires, ces rêves s'effacent dans le repli des forêts humides. Les paliers se succèdent comme autant de dégringolades aqueuses. Joie. Nous sommes au miroir savant où s'entremêlent les bleus et les verts. Et toute turquoise étaye en nous des instants sereins. Nous passons ensuite à l'étage supérieur pour le grand lac Galovac. Onde apaisée qu'une bordure de cascades modestes vient à peine faire frémir. Du combat du calcaire avec l'eau naît la majesté de Plitvice. Il s'est posé sur un socle de dolomie karstique. Il formule l'architecture du travertin, décidant lui-même du barrage d'un lac, de la rupture d'une chute. Tout ceci dans la conviction d'une indicible patience. Le processus biodynamique en permet une genèse inventive. Barrières, seuils, toute une distribution d'autres obstacles d'esthétique aménagent le jeu de l'eau. Cela affecte son parcours dans le temps, laissant des barrières sèches par endroits, stimulant la croissance du processus ailleurs. C'est l'action chimique qui induit le dépôt de cristaux de carbonate de calcium présents dans l'eau à même le végétal, en vue de sa pétrification. Ainsi, le tronc qui se reflète au fond de ce lac, attend dans l'infinité son habit de cristaux. Il pourra alors entrer au domaine lithique. L'action de l'eau peut également faire jouer son pouvoir érosif. Ces deux facteurs mutuels participent à l'évolution du site. | |
Au domaine de l'IstrieOpatija nous a ouvert à l'ouest la cartographie triangulaire de l'Istrie, naguère possession italienne, plus antan encore édifiée d'architecture venitienne. La côte est ici une fine bande au devant de la montagne. Un virage et nous nous agrippons au relief en fortification qui nous fait quitter le littoral, par une route aux courbes très serrées. Passé le tunnel de l'Učka, l'Istrie se déploie à nos yeux. Nous traversons longuement le massif montagneux éponyme, évoluons sous ses châtaigneraies, ses hêtres, ses chênes. Nous traversons le pays des aigles cendrés. Voici l'Istrie intérieure, les reliefs s'étendent en souplesse, veloutés de belle végétation. On y rencontre des forêts de marronniers avec aussi des citronniers et des kiwiers. Ce territoire est un refuge pour bien des espèces menacées. L'Istrie complète est classiquement divisée en trois régions, en trois couleurs :- blanche : cela concerne la partie septentrionale, s'étendant jusque vers l'italienne Trieste ; c'est le domaine des hautes montagnes de la Čićerija, équipé d'une végétation pauvre, conséquence d'une eau abondante, mais qui s'écoule rapidement dans le sous-sol. Cette Istrie est blanche des surfaces karstiques, - rouge : elle s'établit en façade littorale. La population s'y concentre. Les centres urbains sont nés très tôt, Poreč, Rovign ou encore Pula. Cette Istrie est riche de cultures maraîchères et céréalières, elle est rouge de la couleur de sa terre fertile. - grise : elle groupe les territoires au centre de la région. Elle déploie de verdoyantes vallées et des falaises de flysch riches de végétation. Cette Istrie est grise de sa teinte hivernale et de ses couches argileuses. Pour l'heure, nous cotoyons l'Istrie blanche ; ici les hauteurs ont adopté le lynx, le chevreuil, le sanglier et les aigles cendrés. Les collines érigent les villages, gardiens célestes. Cet arrière-pays est un héritage médiéval, pittoresque et accueillant. | |
Direction PorečLa route large désormais fuse vers le littoral. Quel est donc le mystère du nom imprononçable de «Trst» sur ce Panneau ? Après une brève réflexion, au vu de la direction nord indiquée, je suppose qu'il s'agit de la version croate de la ville italienne de Trieste, amincie de ses voyelles. Les reliefs se sont dulcifiés, nous sommes désormais aux annonces de la frange littorale. La légende dit que la région est inscrite dans la forme de la grappe du raisin. Et que cela aurait attisé la gourmandise de son peuple. Et le vin du soleil tapisse bien des terres : pinot de Poreč, teran de Motovun, borgogna d'Umag, malvazija de Poreč qui remonterait à l'époque grecque, au parfum dit d'acacia, à la couleur de soleil, à la saveur inoubliable. Poreč, Rovign, Pula, d'autres encore ; toutes ces parcelles côtières ont lorgné sur Venise ; tant et plus, tant qu'elles en ont acquis des traits caractéristiques. Petites Venise dépourvues de canaux, multiples d'Istrie. C'est un paysage de vignes et d'oliviers qui vient nous déposer au pied du rivage. Voici Poreč, la ville aux toits de tuiles rouges et lilas. Comme il est de tradition en Croatie, son cœur intime est ancré à une petite presqu'île, qui étreint amoureusement le lacis des constructions. C'est ce promontoire qui se découpe en ombre chinoise le temps de notre pause bière, c'est ce promontoire qui nous invite à l'écourter pour nous absorber au jeu des découvertes. | |
Le bonheur réel de RovignRovign. Le haut campanile, fait tout comme à Venise, ancre le paysage ; la délicate guipure des cyprès et des pins parasols le voisine. La spirale de la ville flotte autour de cet effet, comme en lévitation sur le drap d'une mer qui témoigne de toute l'insistance des bleus. Le ciel a complété la profondeur de ces tons. Il renvoie maints éclats sur ce paysage. Les couleurs rutilent aux façades. Rovinj séduit dès le premier regard et nous vole le cœur. Aux façades également, le linge de poids humide frémit d'impressions de brise. Bonheur… Les couleurs rutilent encore, comme une réponse faite de rondeurs, aux étals frais du marché des fruits et légumes. [...] Passages couverts, places infimes, escalier hors d'âge. De hautes façades ombragent ces instants qui furètent joyeusement, ces plaisirs frémissants. Elles ont le souvenir étagé, du haut Moyen Age au baroque. Elles décochent encore de bien belles couleurs. Balcons Renaissance et petits lions vénitiens. Tout est intime, comme à la maison ; il faut dire que l'on vit ici comme en un village. [...] Au sommet de la colline, la ville s'aplanit en un vaste parvis. Le haut campanile flanque la cathédrale Sainte-Euphémie. De cuivre, la personne canonisée veille, au sommet du clocher. De la ville, elle est patronne. Mais Euphémie n'était de la bonne confession, si bien que Dioclétien l'offrit à ses lions. Devant nous, une peinture du chœur en atteste : les fauves sont à ses pieds, carnassiers. Un sarcophage flottant apporta à la ville les ossements de cette sainte patronne. La légende s'en persuade. [...] Au sommet du campanile, partout les cheminées se hérissent, petit peuple des toitures vermillonnées ; elles dialoguent avec l'autre peuple, celui rond des antennes paraboliques, qui éclatent de blancheur, apprêtées de franc soleil. La rupture de la rive permet la flottaison, celle d'une côte lobée, de liseré clair, à teneur de maquis, parsemé de quelques implantations touristiques. Et puis l'accrétion de la mer ouvre l'horizon, définitivement. En regard opposé, c'est la chaleureuse houle des toitures qui rythme le chant de la ville. Elles se disposent, aléatoires, au gré naturel. Et puis, aplanies, elles s'en vont parcourir le carré bleu du port de plaisance, armé de ses petites embarcations en tribu blanche. | |
Bœuf à Beli, île de Cres- Amateur. A-MA-TEUR !En français dans le texte, un joyeux fétard de la table voisine a ouvert l'étui de son accordéon et commence d'y pianoter la soirée. En version amateur donc. Une première guitare lui emboîte la mesure. Ces gens sont de joyeux musiciens et de savants buveurs. Les pichets défilent sur la table, le petit tonneau de blanc est au frais, occupant un grand espace du réfrigérateur. Le patron de la pension, tout en rondeurs rougeaudes n'est pas en reste et décoche lui aussi sa guitare. Le restant de la table fait donner ses voix en mélodies. Deux jeunes femmes viennent se joindre à l'assemblée pour jouer les choristes. Nous ne comprenons rien à leurs chants, mais l'on est certain qu'ils sont passionnés et aiment leur pays. Les vapeurs des alcools locaux planent de toute leur épaisseur dans les travées de la nuit. Dans le couloir vers le sommeil, je croise une dernière fois un des guitaristes. Il est encore parvenu à dénicher au frigo quelque rafraîchissement vineux. Il appose une haleine de Bacchus, il appose le sceau de quelques confessions : - En fait, je ne suis pas croate, mais slovène. Je suis venu m'installer sur cette île pour fuir le stress du monde actuel. - Finalement, tu es heureux ainsi. - Ouais. Mais la Slovénie a bien changé ces dernières années. Fuck off Europe ! Fuck off Europe !!! - Je comprends ce que tu veux dire. | |
Cres et LošinjJumelles. Longues de terre blonde. Liées par la frêle digitation d'un pont. Jason poursuit sa toison d'or. Et Apsyrtos trépasse de ses divers fragments éparpillés. En mer cela se déroula, Dans la forme de deux îles élancées Et d'un trait d'îlots satellites. Cres et Lošinj se nommaient alors les Apsyrtides | |
L'épiderme de l'îleNue et gorgée de soleil. Eléments claquants et pierriers agressifs. A l'horizon, la côte continentale estompe ses brumes ; Elle édifie la faction des Alpes dinariques, Au bain immuable de l'Adriatique. Mais sous nos pieds, Une île claque dans le vent : Krk ! » | |
Les époques de ZadarJ'étais une naissance illyrienne, par le petit peuple des Liburnes. Zadar illyrienne. Zadar romaine, Colonia Julia Jader. Zadar byzantine, Zadar de Charlemagne. Wisigoths, Avars, pirates, croisés. Avides tous. On me parle de Croatie, déjà en 1069. Venise convoite, Venise Harcèle. Et je cède… Que vient faire ce Ladislas de Naples, Qui me revend à Venise pour 100.000 ducats, Avec mes comparses citadins et iliens. Intrigues entre le doge et l'Ottoman. Paix de Venise, valses viennoises. Le lointain Napoléon est nationaliste, mais il publie ici en croate. Puis Vienne encore, pour environ un siècle. Et puis encore les armes italiennes, l'espace d'un instant. Et puis encore l'accord qui me transmet au royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Alors les bombes rasent, pesants Alliés. On tente de cimenter les fragments : Yougoslavie. Et l'on ne tient plus, au déchirement de 1991, à la paix de 1995. Croatie. Tout ça pour ça ! Je suis épuisée… Stop !!! Pourrai-je connaître un peu de pérennité ? Qu'il est affligeant d'être ainsi écartelée en un point stratégique. » | |
Krka, parc nationalAu sortir du lac de Visovac, la Čikola est le gonflement de la Krka. Les cascades de Skradinski Buk vont se réjouir de cet apport neuf. Skradinski Buk est en fait un ensemble de paliers, dix-sept au total, décrivant une multitude de petites chutes. Comme au parc des lacs de Plitvice, nous empruntons un réseau de sentiers et de passerelles magiques. L'eau est à la joie de ses sauts sur les barrières de travertins, nous sommes à la joie écumante de ses évolutions, les traquant à travers les feuillages, les immortalisant à travers les trouées végétales.[...] Nous voici postés au belvédère impérial. Il fut aménagé en 1875, célébrant François-Joseph 1er d'Autriche, qui vint se rendre sur les lieux. La foule s'était amassée sur les collines alentours, criant moult «hourrah», tirant des coups de feu en l'air. Et l'on dit que l'empereur demeura longtemps fasciné par le spectacle des chutes. | |
ŠibenikLa ville déclenche de délicates luminosités nocturnes : voici la délicieuse petite église Sainte-Barbara. Sa façade fait pointer deux petits clochers en peigne, superbement dissymétriques. Une niche dresse un relief de saint Nicolas, au-dessus de l'entrée. Les ouvertures se disposent au gré de leur inspiration, de manière irrégulière, contribuant au charme. Et l'horloge y égrenne le cadran de ses heures, par vingt-quatre. Plathea communsis. Ici la ville faisait battre son cœur, en sa place principale. C'est aujourd'hui la Place de la République de Croatie. Elle s'affuble logiquement de bâtiments d'importance, ainsi l'hôtel de ville, ainsi la cathédrale Saint-Jacques sculptée d'ombre et de lumière, ainsi encore la loggia aux mirifiques arcades ou les palais tant épiscopal que possession de dignitaires. Le sacré et le profane.La ville historique est ponctuée de petites places pittoresques, de taille parfois fort modeste, qui se lancent d'étroites ruelles en dénivelé : nous fourrageons en cette intimité avec délectation, le jour à peine rétabli. Partout, l'élégance des palais patriciens décline le charme de la ville. [...] Montons encore par cet escalier pour rejoindre la place des Quatre Puits. Elle surmonte la citerne de la ville. Le palais Pelegrini veille, sur l'un des côtés, forte bâtisse à tour médiévale. La ville se rétrécit et nous aspire en sa colline. Nous y côtoyons l'intimité de tant d'histoires vécues, en autant de petits palais et de demeures patriciennes. La mémoire indéfectible des pierres. La citadelle Sainte-Anne coiffe la colline sur laquelle s'épanche le délicieux étal ensoleillé des toitures historiques. Elle fut la première volonté défensive en la ville. On la mentionne également sous le nom de Saint-Michel. Son faciès brut est malheureusement encore clos à cette heure matinale. Des panoramas s'envolent… | |
...BleuPensées de rivage. Devenus bleus ou verts, au mélange subtil de ces deux tons, les yeux se dissolvent, adriatiques. Le regard est noyé aux horizons, a dépassé tous les archipels pour l'abstraction du grand large. Le regard est voyage, voyage, voyage. Encore. Toujours…Nous n'avons pas besoin de porteurs. » (Radovan Ivsic) Nuance infinie. Bleu. | |
AvenirFaçades ébranlées, squelettes du temps ; Façades calcinées, dépouilles du temps. Si le volcan s'apaise, la nature est fertile. Puissent toutes les personnes lasses des guerres Eviter le déclenchement des suivantes… » |
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