photo sharing and upload picture albums photo forums search pictures popular photos photography help login
Christian Girault (French Kriss) | profile | all galleries >> Récits de voyages / Travelling stories >> Combattre les guerres, toutes ! (Dresde) tree view | thumbnails | slideshow

Combattre les guerres, toutes ! (Dresde)





Combattre les guerres, toutes !

  Retour galerie       Back to gallery

13 février 1945 - 14 février 1945

Un orage de feu, de sang, un éclair d'apocalypse, qui emporte les chairs. Dresde accueille encore le long flot des réfugiés, fuyant l'avance des Soviétiques. Ce sont tant d'âmes devenues errantes qui viennent l'engrosser. Peut-on seulement imaginer aujourd'hui la solidarité qu'il fallait pour maintenir le fil de l'existence ? Mais bientôt, c'est une nouvelle vie qui se dessinera dans la paix, le soulagement, c'est sûr. Alors, en ce mois de février 1945, on s'essaye un peu à la joie dans l'improvisation d'un petit carnaval. La guerre, il faut tenter de l'oublier. Ce 13 février se termine, a été peut-être un peu joyeux :
- 22:00 : une bombe de marquage tombe sur la ville,
- 22:15 : la première vague d'attaque de la RAF est brève, mais ce sont des dizaines de milliers de bombes incendiaires, de bombes au phosphore, qui s'abattent dans un brasier implacable, déclenchant des flammes visibles à cinquante kilomètres à la ronde, consumant toute la ville historique,
- 01:23 : la deuxième vague d'attaque de la RAF arrive, et malgré l'enfer déjà effectif, déverse sa cargaison de mort, du phosphore encore, sur le centre historique déjà détruit ainsi que sur les banlieues,
- 01:54 : Dresde brûle sur une surface de quinze kilomètres carrés,
- 12:17 : les bombardiers américains surgissent et lâchent une noria de bombes de dynamitage, d'autres incendiaires, parfaitement inutiles.
Des lambeaux de murs dressés hurlaient dans les griffes des impacts. Dresde était une oeuvre d'art baroque, d'Europe belle princesse, c'était il y a quelques heures seulement. Les punitions de l'Histoire sont particulièrement aveugles. Le feu généra une masse d'air brûlante ascendante, des températures de plus d'un millier de degrés. Partout les flammes gigantesques et leur danse maléfique. Cela entraîna des vents tels des ouragans, qui s'engouffraient dans les maisons, la population disparaissait en cendre. La ville se consuma, sept jours durant. Le bilan s'alourdissait, car les gens qui avaient trouvé refuge dans les caves mouraient asphyxiés. Dans les rues, le bitume brûlait. Ce fut le pire enfer de feu de la guerre. Winston Churchill finit par s'émouvoir de la situation, et les missions de la RAF se bornèrent par la suite à larguer des médicaments et des vivres, maigre bonheur des populations.

Renaître, quand on est ville d'art

« Pourtant au nom de Dresde s'associe avant tout l'harmonie du paysage, de l'architecture et de l'art. On pense au Zwinger et à la Madone Sixtine de la célèbre Galerie de Peintures, aux merveilles de la Voûte Verte, à l'Opéra Semper ou encore au château de Pillnitz bordant majestueusement l'Elbe. Lorsqu'il est question de Dresde en tant que ville d'art, un nom est omniprésent, celui d'Auguste le Fort, qui rendit Dresde célèbre dans le monde entier. A «l'Epoque augustinienne», ainsi qu'est appelée la période de son règne et celle de son fils, Dresde devint l'une des résidences les plus prestigieuses d'Europe. Auguste le Fort s'aida d'excellents architectes du Service de l'Urbanisme pour conférer à la ville un caractère baroque dont le couronnement en matière d'architecture courtoise est le Zwinger. » (Matthias Gretzschel)

Dresde est une larme de guerre. Grise. Avec des bribes calcinées dans la voix. La Frauenkirche est neuve depuis 2005, lardée de quelques séquelles du passé. Dès le premier regard sur la place du Nouveau Marché, sa présence ronde nous assaille. L'église est aujourd'hui le dernier grand bâtiment de prestige de la ville, dont la reconstruction est achevée, mais on estime qu'il faudra encore environ une vingtaine d'années pour que le nœud historique soit totalement réhabilité. Si les ensembles emblématiques ont repris place sur le panorama de la ville, il reste désormais à leur adjoindre la plupart des anciennes maisons bourgeoises.

Frauenkirche, cloche ronde

A l'origine, l'église était une sorte de «basilique Saint-Pierre» pour le protestantisme. Elle était toutefois le vecteur de la foi de la bourgeoisie. Alors que résidant immédiatement aux environs, le souverain était, lui, profondément catholique. Sans cela, il n'aurait pas pu ajouter à ses titres la couronne de Pologne. Mais Auguste le Fort était tolérant, et encouragea même la construction : il pensait que l'église s'intégrait parfaitement au paysage artistique de Dresde. De même, son fils fut généreux donateur. En 1760, elle affronta vaillamment le feu des canons prussiens, ce qui fit déclarer à Frédéric II de Prusse : « Eh bien ! Que la tête dure reste ! » Cette église était devenue si familière que d'après sa morphologie, on la surnomma affectueusement la «cloche de pierre». Force est d'avouer que la ressemblance est certaine. Et lorsqu'elle eut prit sa place dans les volutes gracieuses de l'horizon urbain, le philosophe Johann Gottfried Herder put alors se dire qu'il se trouvait bien ici dans la «Florence allemande».

La guerre effondra littéralement la Frauenkirche. Il ne resta pendant de longues décénies que deux pans de murs, deux arcs tristes qui se faisaient face. Et cela dura, car les communistes ne forçaient pas pour s'occuper des édifices religieux, question d'idéologie athée. Les dirigeants de la RDA auraient même bien volontiers nettoyé la place de toute ruine religieuse, il ne le firent pas. Ils s'occupaient toutefois ardemment des autres monuments culturels et des palais. En laissant l'église en son désarroi, on pouvait aussi la taxer de mémorial, justifiant ainsi de maintenir son destin de ruine. Concernant l'ensemble du patrimoine liturgique, des associations de spécialistes de la préservation du patrimoine historique influèrent. Elles réussirent à maintenir en option durant quarante ans la reconstruction de cette église emblématique. […] L'Association d'utilité publique pour la Promotion de la Reconstruction de la Frauenkirche pouvait lancer les travaux en 1993. La crypte fut réouverte au public durant l'année 1996. Enfin le 30 octobre 2005, l'église fut de nouveau consacrée, en grande pompe, star médiatique. Les deux arcs calcinés, d'origine, sont toujours bien visibles sur la patine neuve. Mais par rapport à un tableau de Canaletto, on constate que ses abords sont relativement nus et dépourvus des bâtisses cossues du XVIIIe siècle. Treize ans de travaux pour rétablir une merveille : la foule se presse, essayons d'entrer. C'est que va débuter en ce samedi la dévotion de midi avec musique d'orgue, qui est apparemment d'attrait populaire fort. L'église, bien que vaste, est déjà presque bondée. Tout l'écrin intérieur de la respectueuse bâtisse est emprunt de solennité. L'espace s'inscrit en hauteur, comme aspiré vers les tonalités oranges de la vaste coupole aux fresques éclatantes. Puis, redescendant sur les côtés circulaires, divers étages de balcons et de loges envoient leurs courbes grâcieuses. Ils relient la rigidité des colonnes. L'ensemble est entrecoupé par la clarté de hautes fenêtres à croisillons, faites de simplicité. En face de nous, l'autel repart vers les hauteurs, généreux en fioritures, stucs albâtres et dorures où évolue une litanie de personnages saints. Il dresse enfin la précieuse codification tubulaire de la copie du célèbre orgue de Silbermann. Que de faste tout de même pour sa vocation luthérienne !

Il convient de préciser à ce niveau que beaucoup de voix se sont élevées en Allemagne, pour fustiger le coût des reconstructions, arguant du fait que la réunification devait dépenser autrement ses crédits. Et beaucoup d'Allemands de l'Ouest considèrent aujourd'hui, avec une pointe de jalousie le fait que l'aide apportée aux villes de l'Est les rendent fréquemment plus pimpantes que leurs consœurs occidentales.

Un opéra prestigieux

Le large panorama de la place du Théâtre s'ouvre, centrée sur la statue équestre du roi Jean. A quelques pas, l'Elbe enroule des flots romantiques. Entre ces deux éléments, le minuscule territoire du hameau italien témoigne dans son patronyme de l'ancienne présence d'artisans transalpins, résidant à cet endroit durant leur participation aux travaux d'édification de l'Eglise de la Cour - Hofkirche -. L'Opéra national de Saxe prélasse ses lignes rondes, de signature néo-Renaissance, bastion de charme de l'art lyrique. Ici, on lui alloue fréquemment le nom de son architecte concepteur, Semper. D'art il est emblématique. Il fut bâti, entre 1838 et 1841, un théâtre grandiose pour la cour et puis Gottfried Semper s'en alla dresser les barricades de 1849, avec pour compagnon un artiste mélomane du nom de Richard Wagner. Mais les révoltes ne s'intentent pas dans la facilité, et il leur fallut fuir à toutes jambes leur écrasement et aussi Dresde. Ecrasement également pour son théâtre qui fut étreint par les flammes en 1869 et entièrement détruit. Il ne fallut alors que deux ans pour ériger le bâtiment similaire à celui que nous observons, un édifice plus magnifique encore, qui prit le nom d'opéra. Longtemps furieux des vues révolutionnaires de l'architecte, le roi de Saxe souhaitait confier la réalisation à quelqu'un d'autre, d'une autre famille, mais il finit par se ranger aux opinions générales qui plébiscitaient le propre fils de l'auteur initial. Et la chose fut entérinée en 1878. Richard Strauss put par la suite y créer la plupart de ses œuvres et y faire couler les notes de prestigieuses premières. Richard Wagner inscrivit aussi des heures de prestige, celles des premières de ses opéras romantiques «Tannhaüser» et «Le Vaisseau fantôme». Cela faisait partie de la partie initiale de sa carrière, le compositeur ayant par la suite rallié les cieux inspirés de Bayreuth.

Le feu encore, comme un ouragan. Le 13 février 1945, encore et toujours : les célèbres notes se sont tues… Il en résulte le destin des gravats, et le cortège de leur triste poussière. L'architecture extérieure fut promptement reconstruite, de 1952 à 1956. Puis on s'attaqua au temps infini de la reconstitution intérieure. Ce n'est qu'après la longue minutie de quarante années que la patiente réédification fut achévée. Tout fut fait pour conserver la fidélité jusqu'au moindre détail, tout fut fait pour discrètement adjoindre la plus pointue des technologies pour la scène.

Entre les murs du Zwinger

Le Zwinger est palais étrange ; il s'articule autour d'une vaste place centrale, qui est entourée de toutes parts par des pavillons baroques et des galeries. On n'ose envisager le qualificatif de château, car il ne s'inscrit pas en majesté. Au demeurant, jamais aucun souverain ni aucune noble personne n'y vécut. A l'époque de sa conception, Auguste le Fort régnait, en tant que prince, sur une importante collection de plantes exotiques et il cherchait comment abriter ce précieux patrimoine, l'hiver tombé. En cette année 1709, il envisagea donc l'édification d'une orangerie. Ainsi naquit la Galerie des Arcades du Pavillon des Remparts, confiée au talent réputé de Matthäus Daniel Pöppelmann. La construction devrait se situer entre les murs d'enceinte extérieurs et intérieurs d'une ancienne place forte, un lieu désigné dans le jargon des fortifications allemandes sous le vocable de «Zwinger». Tout naturellement, le qualificatif s'étendit à tout l'ensemble architectural qui prenait rapidement de l'essor. 1719. Toute la vaste cour est cerclée du discours poétique des bâtiments nouveaux. Mais l'ensemble demeure ouvert du côté de l'Elbe. Le prince électeur convole avec Maria Josepha, la fille de l'empereur d'Autriche. La cérémonie sera éblouissement. Quelle merveilleuse occasion de l'accoupler à l'inauguration du rutilant Zwinger ! Le temps était aux festivités courtoises et baroques et Dresde devint référence, mondialement connue.

[...] Le Zwinger né du cerveau d'Auguste le Fort ne connut toutefois jamais son terme, une idée qui l'aurait conduit en rive immédiate de l'Elbe. L'argent pouvait aussi manquer chez des gens d'un tel rang social. Peut-être cela rend-t-il l'édifice plus humain, plus émotif sans le moindre doute. Ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle que l'on vint clore la ceinture de bâtiments par une construction de Gottfried Semper, qui deviendra le réceptacle de la Galerie des Anciens Maîtres, fastueuse exposition de peinture. Et le style de la façade extérieure arbore un parfait accord avec l'Opéra voisin, avec en son milieu un vaste porche : entrons. Nous évoluons guillerets dans le fac-similé de cet auguste palais : n'oublions pas qu'il y a quelques décennies, un souffle guerrier l'a balayé, et puis le souffle des Soviétiques et des communistes l'a rebâti dans une exacte précision.

Le gazon ras dessine ses pelouses pimpantes, les larges allées rousses l'entourent de leur cendrée. Contraste fort. Géométrie anguleuse des parterres et souples formes des bassins. La fonction de la cour était d'accueillir les tournois, les fêtes, les feux d'artifice. Le groupement des pavillons est élégance ; ils s'habillent d'un grand regard ouvert, fenêtres amples terminées en demi-cercle, disposées en rythme sur deux étages. La structure ménage partout des corniches ou des balustrades, siège d'autant de statues de chérubins, d'atlantes, de vestales, de vases. Figurant des guirlandes végétales, des éléments sculptés courent sur les parcelles de murs. En suspension délicate sur le frontispice du Glockenspielpavillon - le pavillon du Carillon -, la famille de quarante cloches sonne une mélodie douce et claire, un tintement de porcelaine de Meissen. C'est une complainte estompée comme des filaments de pluie, comme l'infime brillance que dépose le crachin sur les toits de cuivre vert.

Nous nous dirigeons vers le Wallpavillon, le pavillon du Rempart. Dominant la houle verte du toit, un Hercule haltérophile soutien tout le poids du globe terrestre. Enfin Hercule, cela reste à prouver, car l'athlète a bel et bien les traits d'Auguste le Fort. Les atlantes ont figé leur effort dans la pierre, et le pavillon est bien tenu. Entre cette intervention musclée, l'escalier gagne l'étage et sa terrasse. Balthasar Pernmoser, sculpteur, s'était tellement adonner à cette «Salle de réjouissances à ciel ouvert», il fit tant essaimer ses élans romantiques et fantastiques, qu'en cet endroit, nous avons l'impression de visiter une foule. Petit peuple d'angelots qui se bécotent, dieux barbus, tout un éventail de créatures mythiques ou monstrueuses. Et puis des femmes au corps de déesses, vaporeuses et dénudées, à la taille desquelles s'agrippe parfois un autre dieu barbu. Epidermes de grès. La myriade de statues y va de ses atours galants. Nous parcourons là l'expression poétique du baroque allemand. En contrebas, est sis le bain des Nymphes : je me penche, de nymphes, point. Fichtre ! La fontaine baroque est asséchée en son bassin. Non loin de là, au salon de Mathématique et de Physique, le temps égrène les pendules, les montres à gousset. Il expose globes terrestres et toute la panoplie d'instruments pour se repérer dans les calculs du ciel.

C'est tout le tour du palais, que l'on peut effectuer depuis l'étage, la vision ayant pris de la hauteur. Elle s'orne de figures allégoriques. Et cela scande une certaine magie :
- nymphes, satyres, angelots : Auguste, c'est sûr aimait à vivre joyeusement,
- couronnes, aigles et armoiries : Auguste, c'est sûr était fort et souverain.
Un gros bulbe, noir et doré, édifiée haut, surplombe l'entrée principale au Zwinger. Au-dessus, quatre aigles soutiennent l'or de la couronne de Pologne. Il s'agit de la porte de la Couronne, qui lance à l'extérieur le pont sur les douves ; il récupère, outre, la clameur citadine.

[...] Auguste III, ou Frédéric-Auguste II selon qu'on se place du côté polonais ou saxon de l'affaire, fils d'Auguste le Fort, fut l'instigateur de la galerie des Anciens Maîtres. Comme son père, il envoya des émissaires à travers le vaste domaine de la peinture européenne et acquit sans compter. La collection comporte une œuvre majeure de Rembrandt, ainsi qu'une autre d'Albrecht Dürer. Il y a aussi sur une autre toile toute la gracieuse lumière de Vermeer. On croisera de même des œuvres de Raphael, de Rubens, ou encore de Van Dyck. Un peu de Titien, de Giorgione et de Coreggio, mais aussi Botticelli, Véronese ou Le Tintoret. Une part italienne, une autre flamande et hollandaise. Cela se complète avec un peu de français, d'espagnol et bien entendu d'allemand. Et puis il y a la vue enchanteresse de Dresde par Canaletto. Les souverains firent de cette galerie un lieu mondialement reconnu. En mars 1768, Goethe profite des arts de la ville : la galerie des Anciens Maîtres est prodigieuse. Plusieurs visites s'enchaînèrent et l'homme illustre gardera toujours des contacts avec la cour et les élites intellectuelles de la capitale saxonne. Toute cette collection avait été mise à l'abri au début de la Seconde Guerre mondiale, si bien qu'aucun tableau ne fut endommagé. Mais après le conflit, ces œuvres migrèrent vers Kiev et Moscou. Fort heureusement, elles revinrent au pays entre 1955 et 1956 : les reconstructions étaient alors suffisamment avancées pour qu'elles redeviennent locataires de Dresde.

Ampelmann, nostalgie de la RDA

Le feu, passé au vert, nous renvoie la démarche énergique de l'Ampelmann. A l'Epoque communiste, Karl Peglau l'avait crée et il devenait immédiatement propriété collective. Il était, il y a quelques années, donné pour mort. Mangé par la réunification. Et puis l'Ostalgie, ce spleen de l'ancienne RDA, et les pétitions populaires, l'ont fait resurgir. Il s'immobilise lorsque le rouge se fait, il écarte les bras et stoppe le mouvement : on ne traverse plus la chaussée. Sous son emblématique chapeau, il est toujours une petite identité de l'ex-RDA. Et on peut à loisir le multiplier en divers commerces : parapluies, T-shirts, casquettes ou encore pin's. Cela déplut dans un premier temps à son concepteur, mais cela ressuscita le personnage. Nous traversons l'avenue Wilsdruffer, celle que les communistes empruntaient avec pavois lors de leurs grandes parades idéologiques. Même si une certaine nostalgie de cette époque surgit aujourd'hui, la société occidentale ne contente pas tous, on s'attache à effacer les traces frustes de l'architecture en bloc. En face, c'est un long immeuble à la triste phisionomie qui est en cours de destruction.

Au balcon de l'Elbe

« Revenir à la vie.
Par deux fois.

Tout d'abord à grand peine, établie sur des dogmes,
Irriguée de veines rouges.
Dans les bras de grands frères.
Irriguée de veines, mais la tête grise.

Puis retrouver des senteurs de liberté,
S'épanouir neuve,
Dans ses attraits et son identité de belle de Saxe.
Dresde aussi est actrice en 1989.

Les rives de l'Elbe sont encore romantiques.
Dresde. »

Rejoignons la terrasse de Brühl, présentons-nous au «Balcon de l'Europe». Ce balcon est l'ancien jardin particulier d'un Premier ministre du XVIIIe siècle, Heinrich von Brühl. En contrebas, les roues à aubes des croisières sont à quai ; mais elles brassent encore en une impression de romance, la teneur charmeuse de l'Elbe. Ici, la vue de la ville et de son intime liaison au fleuve remonte les époques. La litanie des façades fascine ; elle égrène en succession la traduction de l'élégance. Flèches, dômes et tours ouvragées dessinent les contours du ciel. La grande coupole de verre a une forme si caractéristique que tout le monde la nomme le «presse-citrons». Elle fait pavoiser à son sommet la statue ailée et dorée de la déesse Fama : voici la Sächsischer Kunstverein, traduite en Académie des Beaux-Arts. En avant s'avance le bâtiment Lipsius. Jusqu'en 1945, ces expositions étaient prestigieuses. Un autre grand bâtiment, le Jägerhof, ou «cour des Chasseurs», est le théâtre du musée des Arts et des Traditions populaires. Le Secundogenitur est ainsi désigné car il fut le palais néo-baroque d'un prince né le second. Après avoir connu la culture d'une bibliothèque et d'une galerie d'art, il s'est modestement reconverti en café-restaurant. Un ancien parlement, le Landtag, complète l'enfilade et ramène devant le Residenzschloss. Tout cela a sans doute valeur de romantisme. C'est alors une émotion toute particulière qui traverse le coeur.

Nous aurions peut-être aussi dû traverser l'Elbe, pour nous enquérir du panorama plus emblématique encore, décrypté depuis la rive opposée, nous aurions alors posté l'allure la plus romantique du paysage citadin, celle d'une huile de Canaletto. Avec, quelques addictions d'élégantes constructions, car le tableau est daté de 1748. Demeurés sur la terrasse de Brühl, les nuages nous accompagnent perpétuellement, massifs et amalgamés en brume opaque. Et cette émotion bruine pour faire luire la ville. Cette larme fine et infime du ciel qui rejoint celle de l'œil. La vision est belle ; Dresde, je tenais à faire ce détour, lors d'un petit périple à Prague, je tenais à ressentir ton émotion. Le ciel commence lentement à s'éprendre du poids velouté de la nuit, par traces infimes, par petites touches, comme si… comme si un peu de la cendre des drames planait encore. Et soudain, je ne sais plus à quelle époque je suis né.


  Retour galerie       Back to gallery

©Christian Girault, tous droits réservés
Dresde 2009
Dresde 2009
Les textes sont extraits du chapitre 6 de "Citadines d'Europe (volume 2)"
Les textes sont extraits du chapitre 6 de "Citadines d'Europe (volume 2)"